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C'est
qui angil ?
Angil:
C'est moi ! Je n'ai jamais eu très envie de signer Mickaël
Mottet. J'ai inventé ce nom pour le coller aux premiers morceaux
que j'écrivais tout seul.
Depuis
combien de temps écris-tu ?
Angil:
J'ai fait 7 ans de piano, je me suis arrêté bêtement… J'avais
dans les 14 ans quand j'ai recommencé à jouer de la musique,
et à en composer. Je m'étais fait prêter une guitare sèche
; j'enregistrais chez moi avec les pieds dans l'eau, ou une
radio un peu pourrie sur grandes ondes, en fond sonore - j'avais
déjà le goût de l'expérimental ! Il y a chez toi une sensibilité
à fleur de peau. Pourquoi est-il impossible pour toi de faire
ressentir cela en français sans passer par l'anglais ? Pour
écrire des paroles, je me déguise ! Je joue un rôle ; paradoxalement,
c'est beaucoup plus facile de faire passer des choses très
intimes comme ça. Je n'écris pas du tout comme je vis : tout
le reste, je le fais en français, mais ce petit moment-là,
où je colle des mots sur une mélodie-yaourt, je le réserve
à mon imaginaire, celui qui a été marqué très jeune par l'anglais
(j'en fais depuis une quinzaine d'années, d'ailleurs c'est
devenu mon travail, je suis traducteur…).
Depuis
ton premier album reçu ici on sent une certaine épaisseur
apparaître. C'était un manque de confiance au départ ou c'est
simplement un passage obligé ?
Angil: Un peu des deux, je suppose. D'un autre côté, j'ai
fait des dizaines de cassettes avant Beeguending, et même
un CD plus ou moins commercialisé, Ha Ha!, sur le label Premier
Disque. Alors de mon point de vue l'évolution s'est faite,
et continue à se faire, en douceur. Chaque nouvel enregistrement
est un peu une réponse au précédent : aux aspects un peu 'présomptueux'
et urgents de Ha Ha!, répondent peut-être la simplicité, le
dénuement de Beeguending.
Tu
t'accompagnes d'un orchestre virtuel, c'est pour éviter la
frustration ?
Angil: En quelque sorte, oui ! Il y a eu une période où
j'en avais marre du nom " angil ", j'avais l'impression que
tous les groupes avaient des noms-à-cinq-lettres-qui-ne-veulent-rien-dire
! J'avais envie d'un nom plus long, qui sonne un peu faussement
grandiloquent, cynique, surtout quand on sait que je joue
presque tous les instruments seul. J'ai pensé au Hidden Track
Circus Band grâce à l'émission que je présente avec un ami
sur Radio Dio, " le
morceau caché ". Donc c'est une frustration purement formelle
- le fait de jouer avec d'autres gens ne me manque pas, parce
que je le fais ! Je joue dans un groupe, qui s'appelle del.
(à ce propos, on fait un concert gratuit le mercredi 12 mars,
à Vaulx-en-Velin (à l'ENTPE de Lyon, rue Audin)… Si ça te
dit de l'annoncer… c'est avec " Paloma à l'orange " et " dirge!
")
Tu
peux nous expliquer ce qu'est le parcours du combattant de
quelqu'un comme toi qui écrit beaucoup et qui cherche enfin
à transformer l'essai ?
Angil: Je ne voudrais pas mentir : ma philosophie est plutôt
de trouver dans la musique un maximum de plaisir. L'idée de
se donner du mal, de s'arracher, très peu pour moi - même
si je sais que d'aucuns considèrent que l'art ne se trouve
pas sans ce genre d'efforts. Alors, oui, j'écris beaucoup
; j'essaie d'envoyer mes chansons à une trentaine de gens
que ça peut intéresser à la base, la presse, qui écrit parfois
des choses très touchantes (comme vous !) et quelques labels,
mais si tout ça a un prix, ce n'est sûrement pas celui du
plaisir. Autrement dit, je n'ai pas l'impression de traverser
un parcours du combattant, et puis j'ai la chance de faire
autre chose à côté, et d'avoir des parents coopératifs ! Sans
être un petit bourgeois, ni un dilettante (que ce soit clair…),
j'attends mon heure. On verra bien.
A
ce sujet le doute finit-il par te gagner, et si oui celui
ci peut-il te servir de moteur ?
Angil: Oui, par périodes. Mais ça ne m'aide pas du tout,
c'est plutôt un frein ! J'apprends à faire avec, à me dire
que tout fonctionne par cycles, de toute façon. Il y a des
semaines fastes, où d'un seul coup, j'ai deux ou trois bonnes
chroniques, trois ou quatre labels qui m'écrivent, des propositions
de concerts. Et puis ça se calme. Je n'ai pas vraiment l'esprit
libéral, à vouloir à tout prix forcer le destin, surfer sur
une bonne vague. Finalement, cet esprit a du bon : je prends
ce qu'on me donne, sans être déçu le reste du temps. En plus,
je crois que les gens vous aident plus volontiers s'ils n'ont
pas l'impression d'être forcés. Bon, le seul point délicat,
c'est justement de savoir gérer les périodes de doute. En
ce moment, cela dit, je suis assez serein : je suis en contact
avec le label Unique
Records, de Toulouse, des types formidables ! et très
prévoyants, aussi : on parle d'une sortie début 2004.

Ce
qui me fascine chez toi c'est que tu réalises tout cela loin
de références, mais tu dois en avoir ?
Angil: Ça fait plaisir de lire ça. Certains chroniqueurs
ont tendance à manquer de recul, parfois d'humilité, et balancent
un peu à l'aveuglette toujours les mêmes " inspirations ".
C'est un peu bidon, de citer constamment Smog et Palace dès
qu'un mec prend une guitare acoustique. Je n'ai rien contre
eux, j'écoute même encore régulièrement les dernières productions
de Bill Calaghan ; et Chan Marshall, par exemple, est pour
moi une grande chanteuse, qui plane au-dessus de tout le reste
dans le style. Mais en règle générale, le nouveau folk " je
souffre trop grave et j'ai du souffle dans la voix " me fait
un peu chier. J'écoute en réalité plein de choses, depuis
à peu près deux ans (quand j'ai commencé le morceau caché),
je suis devenu très 'glouton', j'emmagasine ! Je pourrais
citer, en vrac, ce qui m'a le plus marqué ces derniers temps
: le groupe anglais Broadcast (il paraît que ça se sent dans
Dolaytrim…), Toumani Diabate, le génial joueur de kora malien
(pour en revenir à Cat Power, je trouve qu'il règne dans certains
de ses morceaux la même espèce de sérénité, de plénitude que
chez Diabate. A mon avis, c'est sûrement une question de rapport
avec la mort, mais ça, c'est un autre chapitre !), quelques
jazzmen un peu fous furieux, comme Sun Ra ou Pharoah Sanders,
et, plus récemment, de l'électro expérimentale (Oval, Mouse
on Mars, fennesz) ; je trouve ça fascinant, j'aimerais beaucoup
produire mes chansons avec les mêmes techniques, savoir sortir
d'un ordinateur ce qu'ils font. Et puis, je suis un grand
fan de Yo la Tengo depuis I can hear the heart beating as
one, alors j'attends le prochain album avec impatience. Tiens,
justement, ils viennent de faire un EP avec une reprise excellente
de Sun Ra, Nuclear War… Je trouve qu'ils ont un parcours parfait,
et les trois concerts que j'ai eu la chance de voir m'ont
à chaque fois foutu par terre.
Avec
ce deux titres tu développes ce que tu as amorcé sur summerypy.
C'est vers cela que tu tends ou c'est encore une fois un pallier
?
Angil:
C'est drôle, je trouve que ces chansons sont plutôt un anti-Summerypy
! Il y a quelque chose dans l'évolution, je suis d'accord
avec toi. Mais j'ai écrit ces morceaux en réaction au EP estival,
en essayant de jouer avec les clichés : après un disque chaud,
maîtrisé, voire assez lisse en apparence, ces deux chansons
très abruptes, colériques, relâchées, plutôt distantes. Hivernales,
quoi ! Pour ce qui est du traitement, mille fois oui, c'est
vers cela que je tends. J'ai même l'impression d'avoir trouvé
mon truc sur Dolaytrim, c'est une chanson assez importante
pour la suite, je crois. J'en ai eu marre des chansons composées
sur guitare sèche (heureusement, des types comme Kurt Wagner
me réconcilieront toujours avec ça !). Beginning of the Fall
est une chanson 'électrique', et l'histoire de Dolaytrim est
assez rigolote. Tout était basé sur une guitare rythmique
: Rhodes, batterie, etc. Mais en écoutant le rendu, on sentait
quelque chose en trop. Et puis, Ives Grimonprez (chanteur
de " Courage ! "), qui a enregistré ces titres, a eu une idée
géniale : virer la guitare de base, la colonne vertébrale
de la chanson ; d'un seul coup, tout était plus aérien, plus
clair, cohérent. C'est vers ça que mes chansons vont : vider
par le fond, trancher dans le vif. J'ai le nom de mon prochain
disque : No more guitars ! En même temps, je dis tout ça,
mais je pourrai penser le contraire dans 6 mois. Comme je
le disais, après tout, toute nouvelle série de chansons est
un peu une réaction à la précédente.
Tu
procèdes comment pour l'écriture, c'est quelque chose de très
posé ou comme cela donne l'impression sur dolaytrim tu improvises
pas mal, tu te laisses porter là où l'impro veut ?
Angil:
C'est génial que tu aies senti ça. Au départ, Dolaytrim est
effectivement une impro. Je compose très rarement comme ça.
J'ai eu la chance d'accompagner un film muet (pour les fans,
La glace à trois faces d'Epstein, 1927…) grâce à un ami, Emmanuel
Gibouleau, qui s'occupait d'un (du ?) ciné club nantais, Bul
Ciné. C'était un rêve de faire ça. La première fois que j'ai
regardé le film, j'ai gratouillé quatre accords, ensuite pendant
plusieurs mois, j'ai travaillé ces accords-là sans revoir
le film, pour les improviser le soir du ciné-concert. Les
paroles ont été écrites à partir de là.
Si
on devait te définir, te mettre une étiquette, tu choisirais
laquelle ?
Angil: Sur scène… chansons en anglais, calmes et bizarres
(enfin bizarres, grâce aux bandes de voix à l'envers et autres
unheimlischeries de Flavien Girard, collègue radiophonique
et désormais scénique - calmes, entre autres grâce à Laura
Grando, flûtiste, que l'on entend aussi sur les dernières
chansons). Sur disque, c'est plus compliqué ! " Un mec qui
fait du folk tout en le détestant ! " On peut dire, pour faire
court : voix et arrangements anglo-saxons, par un petit blanc-bec
français.
J'ai
été surpris de ne pas te retrouver sur la compilation CQFD
des inrocks. C'est un choix de ta part, tu n'étais pas au
courant, ou c'est un choix de la rédaction du canard ?
Angil: Je ne vais pas déguiser ça en choix de ma part après
coup ! J'assume ma lecture des Inrocks, lecture critique et
parfois amusée, mais informative… Je leur ai donc envoyé I
know myself (sur un CD audio mal enregistré, avec saturation
à la clé…) Je me fais une raison grâce à ces grésillements
(j'ai au moins le bénéfice du doute !), mais surtout, je me
rends compte qu'avoir son nom sur cette compil a dû être assez
frustrant pour les artistes : ça part d'une bonne idée, mais
à l'arrivée, ça pue la condescendance. " Voici la galerie
de musiciens parmi nos fans d'auditeurs… La semaine prochaine,
on édite tous nos dessins préférés… " Ils feraient mieux d'en
coller un ou deux par compil mensuelle, non ? Enfin, bon,
je ne veux surtout pas avoir l'air aigri, je suis sincèrement
content de ne pas y figurer, après avoir vu le rendu physique.
J'avoue que je ne l'ai même pas écoutée, sans doute par jalousie,
quand même…
Quand
tu vois ce qui se trame pour syd matters cela t'encourage
à continuer et prouve que l'autoproduction est encore une
passerelle possible dans l'univers marchand des maisons de
disques ?
Angil: C'est à double tranchant. Paradoxalement, malgré
la prédominance montante d'Universal et autres, la musique
se démocratise de plus en plus. C'est devenu très simple de
faire un disque chez soi, mais très difficile de le distribuer.
Alors certains ont le talent et la chance suffisants pour
être repérés par des distributeurs comme Chronowax ou PIAS
après avoir connu les affres de l'auto-production, mais ils
constituent une minorité silencieuse ! Aux deux autres extrémités,
il y a Pop Star Academy, et des groupes de merde auto-produits
! Donc je ne crache dans aucune des deux soupes, pour ainsi
dire : je serais le dernier à faire de la lo-fi en esthète,
c'est juste ce qu'on fait quand on n'a pas de sous. Le jour
où Universal, via Rosebud, Barclay ou autres, m'engage, je
saurai d'où je viens, mais je ne ferai pas la fine bouche.
C'est
quoi l'avenir proche pour Angil ?
Angil: Lundi 10, je fais la première partie d'Eskobar,
au Transbordeur de Lyon. Et puis, cette même semaine, j'enregistre
une reprise d'Invisible Man des Breeders, avec un piano et
trois ou quatre voix. Je vais retourner à Fréquence Jazz,
où le programmateur Willy Dézélu a déjà 'post-produit' mes
deux derniers disques. Je vais essayer de participer à la
compilation Travaux Publics lancée par Julien Jaffré (de vos
collègues, Jade Web). Mais si ça ne passe pas, la chanson
ne sera pas perdue… A part ça, je continue à composer tranquillement,
en attendant l'an prochain, et je m'attache au concert de
del, et à un enregistrement un peu sérieux cet été (le premier
'vrai' disque de del en 8 ans d'existence…).
La
question de fin : il écoute quoi Angil, et c'est quoi la disco
de rêve pour lui ?
Angil:
A part les disques cités plus haut, je reviens toujours à
Kim Deal, pour moi, LA figure emblématique dans ce qu'on a
appelé le rock indépendant (ça pourrait être Guided by Voices,
mais d'abord c'est une femme, et puis elle a quand même joué
dans le groupe de référence dans ce style !). J'aime bien
le dernier Breeders, je le trouve touchant. Sinon, les Beatles,
Stereolab, la BO de Requiem for a dream de Clint Mansell.
Dans les nouveautés, certains titres de 90 Day Men m'accrochent
bien (notamment le morceau d'ouverture, terrible), et j'adore
Black Heart Procession. Cinq indisc-pensables… - The Individualism
of Gil Evans, loin devant tout le monde, ne serait-ce que
pour Las Vegas Tango. - Plasic Ono Band. - Shleep, de Wyatt.
- Malgré tout ce que j'ai dit sur le folk pourri (!), 41 et
For all the Beautiful People de Swell. C'est très rare pour
un groupe, d'arriver à faire deux chefs-d'œuvre absolus dans
sa discographie. Eux, l'ont fait.
Interview
réalisé via mail en Mars 2003
Merci
à Mickaël
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