Une
rencontre avec Daniel Darc c'est forcément un peu impressionnant.
Il y a d'abord sa réputation qui le précède car il a une
vraie histoire et pas seulement un mythe inventé par un
chef de produit et un attaché de presse. Chanteur d'un des
rares groupes français à la fois disparu, mythique et encore
connu des années 80 : Taxi Girl. Leur tube " Cherchez le
garçon " en est à sa troisième génération de boom. Et puis
après il y a la drogue, le désert et sa traversée. Daniel
Darc revient en 2003 avec l'album " crève cœur ", qui comme
son nom l'indique est douloureux et bien ciselé.
Quand
Daniel Darc apparaît finalement à la conférence de presse,
un coup d'œil suffit pour savoir que l'homme est encore
plus impressionnant que sa réputation. Son corps est abîmé
par les excès et les expériences, ses bras sont couverts
de tatouages, dont certains ont disparus sous un masque
noir. Sa voix est fragile et il commence, désolé, par nous
prévenir : " je ne parle pas fort et je suis timide,
je sais pas si vous allez entendre quelque chose, rapprochez-vous.
"
C'est donc assis autour d'une même table que Daniel Darc
va tenter de se livrer. La mise en route n'est pas facile,
Daniel Darc impose le respect, nous dévoile une sensibilité
manifeste qui n'est pas là que pour faire des chansons belles
ou tristes.
Pour
démarrer en douceur je le lance sur son projet de roman
qui semble être sur le point d'aboutir.
" J'essaie en effet d'écrire des romans depuis 1979.
J'en ai déchiré un, j'ai perdu la moitié d'un autre. Là
on vient de m'envoyer des manuscrits que j'avais complètement
oubliés avec des trucs pas mal dedans. En fait, je viens
d'en terminer un mais je ne l'envoie pas aux maisons d'éditions.
Tous les éditeurs avec qui j'ai des contacts veulent que
je fasse une autobiographie pas vraiment un roman. Donc
j'attends, on verra plus tard. Je suis le cul entre deux
chaises, car c'est la musique qui prime. Je me sens un peu
comme Gainsbourg quand il parle de la peinture. Je pense
sincèrement qu'il n'a jamais réussi à peindre que des merdes.
Moi j'ai écris des romans qui sont des merdes, et je suis
doué pour l'écriture courte, pour des chansons. Si je vis
encore longtemps, ou peut être pas, j'aurais toujours envie
d'écrire ce roman même si je n'en suis pas capable ".

Avec des états d'âme comme ça pas étonnant que les éditeurs
attendent des autobiographies car rien que dans cette dernière
phrase il tient déjà un bon pitch.
Très vite on se perd dans la conversion, parlant musique
: Sonic Youth un des premiers groupes à avoir émerger de
la vague punk qui l'ait intéressé, Elvis Presley première
passion musicale, Glenn Branca qui écrit des symphonie à
10 guitares, Eddie Cochrane, Gainsbourg… ou littérature
: Salinger, Kerouac, Burroughs… Daniel Darc parle de tout
et partage : " Là où je me sens plus utile c'est quand
je reçois des lettres de gens qui aiment bien ce que je
fais et qui me disent que grâce à moi ils ont lu un de ces
auteurs."
Il répond directement aux questions et n'hésite pas à balancer
: " je sais que je vais me faire des ennemis mais Radiohead,
c'est comme la merde que faisait Genesis dans les 70's ".
Non Daniel, sur ce coup-ci, je ne vais pas me fâcher. Plus
tard c'est le tour des maisons de disques d'en prendre pour
leur grade mais toujours en reconnaissant qu'elles font
leur boulot et que sans elles, lui ne pourrait pas faire
le sien.
La franchise et l'honnêteté que Daniel Darc met dans tous
ses propos et dans ses textes sont inhabituelles voire effrayantes.
Il nous ouvre son intérieur au sens figuré comme au sens
propre puisque même les photos du livret du CD ont été prises
chez lui. Il parle tout nu, l'âme à l'air comme s'il n'avait
peur de rien. Il s'agit peut être d'un subterfuge : personne
ne disant la vérité, on pensera que ces propos ne sont pas
vrais non plus. Ou alors il est un excellent acteur qui
joue le rôle d'un autre, c'est d'ailleurs le thème de son
dernier manuscrit.
Il n'y a qu'un sujet qu'il préfère éviter, celui de sa récente
conversion. Quand il parle deux minutes de Dieu dans une
interview, les journalistes ont pris l'habitude de leur
donner une place disproportionner, traçant finalement un
portrait qu'il n'est plus le sien. Et puis tout à coup au
milieu d'une phrase un mur d'applaudissement vient nous
interrompre :
-
" Merde, qu'est-ce que c'est ?
- C'est
Sonic Youth qui montent sur scène.
- Je croyais que c'était pour moi. Ouais, on va rater
le début. Je vous en voudrais pas si vous vouliez vous barrer
pour aller les voir.
"
Où en étions-nous ? Ah oui, la littérature encore : "
Etre un écrivain, c'est un vrai boulot. Il faut s 'asseoir
quatre heures par jour devant son texte. Je vais commencer
par m'acheter un ordinateur. Jusqu'à maintenant j'utilisais
une Remington portative, j'aime bien même si ça fait chier
tous les éditeurs. Maintenant ils ne se font même plus chier
à tout retaper, ils scannent les pages. Je trouve ça beau.
"
En
attendant de le lire un de ses livres, ce n'est peut être
pas demain la veille, je vous recommande d'allez à la rencontre
de ce personnage, monument du rock, en écoutant son dernier
album ou mieux encore en allant le voir sur scène.