Alors que
" Positive Karaoke with a gun / Negative karaoke with a
smile " (album de reprises couplé à un DVD) est sorti en
octobre 2005, Experience entame une tournée qui l'emmènera
jusqu'en Amérique du Sud courant 2006. L'occasion de faire
le point avec Michel Cloup et ses compères sur l'album,
la tournée, le groupe, et… l'avenir.
ADA : Comment
vous est venue cette idée de faire un album de reprises
?
Experience
: En fait, c'est pendant la tournée de " Hémisphère Gauche
", l'année dernière, que notre label espagnol nous a proposé
de sortir un EP. On s'est assez rapidement décidés à essayer
de faire des reprises, au lieu de sortir de nouveaux morceaux
qu'on préférait garder pour un album. On a donc enregistré
5 titres assez vite, en 5 jours…Et finalement on s'est dit
qu'on pouvait faire un album de 15 titres, en se servant
des 5 titres déjà enregistrés comme base. Il y avait aussi
cette envie de faire un DVD : Widy (le guitariste du groupe)
avait pas mal d'images à exploiter. Le concept d'un album
de reprises couplé à un dvd est venu à ce moment là : on
a pensé à un " karaoké ". L'enregistrement s'est fait entre
septembre et décembre 2004.
ADA : Comment
s'est fait le choix des morceaux à reprendre ?
Experience
: C'était en fait les morceaux qu'on écoutait dans le camion.
Il y a certains morceaux qu'on a tentés de reprendre, mais
qu'on a rapidement abandonnés. Assez vite, ce sont 15 titres
qui se sont dégagés, pour lesquels on ressentait l'envie
d'en faire des reprises.

ADA : Le mélange
de morceaux assez différents les uns des autres était un
choix délibéré ?
Experience
: L'idée, en fait, c'était d'aboutir à quelque chose d'éclectique,
car on écoute des genres très différents : on a tous un
peu nos spécialisations, et il y a aussi de la musique que
l'on écoute tous les 4. On est dans une époque de plus en
plus resserrée, où tout marche par case, par étiquette,
donc il était marrant de faire des choses assez éclatées.
C'était peut-être aussi une réaction par rapport aux deux
premiers albums, qui étaient plutôt monolithiques et sans
trop de fantaisie. Sur " Positive Karaoke ", il y a 15 titres,
dont des morceaux de 30 secondes, des medleys : ça nous
a permis de nous lâcher un peu, de partir dans des directions
différentes, pour casser la rigidité que l'on retrouve sur
" Hémisphère Gauche ".
ADA : Vous
n'avez pas eu peur d'avoir un problème d'incohérence entre
tous ces morceaux si différents les uns des autres ?
Experience
: On s'est posé la question, mais au final on a estimé que
c'était bien comme ça. Quelque part, ce qui fait la cohérence,
c'est l'incohérence. Cet album, c'était un peu une récréation.
ADA : Comment
s'est organisé le travail de reprise, pour aboutir à certains
morceaux assez proches des originaux, comme la reprise de
Shellac, et à d'autres, très personnalisés, comme la reprise
de NTM ou les morceaux anglais traduits en français ?
Experience
: Après l'enregistrement des 5 premiers titres, on a expérimenté
les différentes manières de faire une reprise. Sur certains
morceaux, on s'est dits qu'on voulait aller plus loin dans
l'interprétation du morceau original. On a donc voulu faire
certaines reprises assez fidèles, et d'autres qui, dans
l'idée, partaient dans de nouvelles directions. On en a
même traduites deux, pour aller jusqu'au bout dans le travail
de reprise : par exemple, sur le morceau de Gil Scott-Heron
(La révolution ne sera pas télévisée), on trouvait que traduire
le texte en valait la peine, parce que c'est un super texte.
ADA : On a
l'impression que l'électro, sur " Positive Karaoke ", est
moins mis en avant que sur " Hémisphère Gauche " : c'était
un choix délibéré de rompre avec le précédent album ?
Experience
: C'est venu assez naturellement en fait. On n'avait pas
envie de mettre trop de samples sur cet album. Ce n'était
pas très calculé au départ… on ne sait pas encore ce qu'il
en sera à l'avenir, on laissera sans doute toujours une
certaine place aux samples.
ADA : A propos
du DVD, comment s'est faite la réalisation ? Widy, je crois
que c'est toi qui t'es chargé de le monter ?
Experience
: Oui effectivement. Sortir un DVD, c'était une idée qu'on
avait depuis un moment. En fait, j'avais des vidéos de gens
qui avaient filmé nos concerts, et d'autres qu'on avait
nous-mêmes enregistrées. Quand j'ai commencé à avoir suffisamment
de matière, on s'est dits que c'était l'occasion d'essayer
de monter quelque chose. Le plus dur était de faire un dvd
d'1h30 qui tienne la route : on a eu certaines contraintes
techniques, notamment parce qu'on avait pas de gros budget.
L'idée, c'était de montrer les cinq ans de vie du groupe,
en mêlant concerts, images dans le camion, interviews et
passages à la télé. On voulait montrer une certaine proximité,
parce qu'on a toujours une image très distante qui nous
suit, récoltée de l'époque Diabologum, surtout en France…
Et c'était l'occasion de sortir ce DVD dans le même temps
que l'album de reprises, dans cette idée de parenthèse discographique…

ADA : Où
en êtes-vous au niveau de la tournée ?
Experience
: On a peu de dates prévues ce mois-ci, le gros de la tournée
se fera à partir de mars 2006, avec une vingtaine de dates
en France et d'autres en Espagne. En France, la tournée
se fera avec Alec Empire. Ensuite, on devrait tourner en
Amérique du Sud, sans doute au Chili et en Argentine.
ADA : Quels
sont les morceaux que vous jouez sur cette tournée ? Vous
rejouez des titres des albums précédents ?
Experience
: Oui, on essaye de mixer entre anciens morceaux et reprises
tirées de " Positive Karaoke ". Le public a l'air d'apprécier
que l'on joue encore les morceaux d' " Aujourd'hui Maintenant
" et de " Hémisphère Gauche ".
ADA : Comment
expliquez-vous qu'il y ait une telle différence de succès
entre l'Espagne, où vous avez déjà joué devant plusieurs
milliers de personnes, et la France, où vous jouez dans
des salles relativement petites ?
Experience
: Effectivement, il y a beaucoup plus de monde qui vient
nous voir en Espagne, et surtout beaucoup plus d'effervescence.
Ce succès s'explique peut-être par le fait qu'avec Diabologum,
on avait pas mal tourné en Espagne, ce qui nous avait placé
au rang de " précurseurs " des groupes français là bas.
Et lorsqu'on a sorti le premier album d'Experience, il y
avait une certaine attente de la part du public espagnol,
ce qu'on ignorait totalement. Dès les premiers concerts
d'Experience en Espagne, ça a très bien marché, et depuis,
ça n'a pas faibli. Apparemment, on est cités comme référence
là bas, avec Programme et Diabologum. La différence de succès
s'explique peut-être aussi par le fait que le réseau indé
est encore assez jeune en Espagne, contrairement à la France
où c'est devenu un vrai business. Ici, si on ne sort pas
de singles formatés pour la radio, il est très difficile
d'être diffusé, y compris sur des radios comme Ouï FM et
Le Mouv. Il ne reste que le réseau Ferarock où les gens
écoutent encore beaucoup de trucs différents, et ont la
possibilité de les passer à l'antenne, contrairement aux
autres radios, où il y a un programmateur qui calibre ce
qui est susceptible de passer, en fonction des partenariats
avec les maisons de disques…
ADA : Concernant
l'avenir d'Experience, vous avez déjà calé une date pour
un prochain album ou enregistré des nouveaux morceaux ?
Experience
: Oui, on a déjà quelques trucs, mais rien de très défini.
L'album sortira peut-être fin 2006, mais on va surtout consacrer
les prochains mois à la tournée…donc difficile de savoir
si on réussira à bien travailler les nouveaux titres.

ADA : On va
sortir du registre strictement musical, si vous le voulez
bien… Michel, j'ai vu que tu avais réagi assez vivement
sur ton blog (e-x-p.blogspot.com), à propos de la crise
des banlieues. Selon toi, quelle place l'artiste doit-il
avoir face à ce type d'événements et face à la politique
?
Experience
: Je crois que l'artiste est là avant tout pour s'exprimer
en faisant de la musique, du cinéma,…Il n'a pas forcément
à s'engager à côté : on lui demande surtout de dire quelque
chose à travers son art. Il y a quand même des gens qui
arrivent à s'engager de manière assez respectable, mais
il faut être sûr de ses opinions…Moi, je n'y arrive pas…Par
rapport aux banlieues, ce qui arrive n'est pas étonnant,
il paraît même bizarre que ça faiblisse…Après, il est toujours
difficile de trancher dans ce genre de situation, ce ne
sont pas les bons contre les méchants, c'est sans doute
plus complexe…Ce qui est dommage, c'est qu'il n'y ait pas
tellement de réactions de la part des gens qui n'habitent
pas dans ces quartiers, alors qu'ils sont eux aussi concernés.
ADA : Justement,
en musique, les thèmes de l'intégration et de la ghettoïsation
des banlieues ont surtout été développés par les groupes
de rap. Ce n'est pas dommage que les groupes de rock n'abordent
que très peu ce genre de sujet ?
Experience
: En général, on est surtout amenés à parler de ce que l'on
connaît. Ce sont ceux qui vivent ce genre de situation qui
sont sûrement les mieux placés pour en parler. D'ailleurs,
moi (Michel), ce qui m'a toujours attiré, ce sont surtout
les textes des groupes de rap français… ce sont plus eux
qui m'ont donné l'envie d'écrire que les groupes de rock
: il y a dans leurs textes une proximité, une simplicité
que l'on ne retrouve pas forcément dans ceux des groupes
de rock français, qui se la jouent plus poétiques. Même
un groupe comme Noir Désir ne m'a jamais vraiment touché
au niveau des textes. C'étaient plutôt des groupes comme
NTM qu m'interpellaient : d'ailleurs, " Mais qu'est ce qu'on
attend " me paraît assez universel, c'est le genre de morceau
qui peut toucher n'importe qui, et pas seulement les gens
des " banlieues ".
ADA : Je voulais
aussi vous poser une question à propos d'Internet : vous
êtes assez actifs sur le web, avec votre site, votre forum
et votre blog qui ont l'air de bien tourner. Quelle place
doit avoir Internet par rapport à la musique selon vous
?
Experience
: C'est vraiment génial : on voit ce qu'a amené l'informatique
dans l'amélioration des conditions de travail, que ce soit
pour la musique, les images ou Internet. Tout ça offre des
moyens d'exister, de survivre, de se faire entendre, alors
que les médias classiques perdent de plus en plus en diversité
et en originalité. Internet permet d'avoir une certaine
proximité, un contact direct avec le public.
ADA : Et par
rapport au débat sur le téléchargement de musique, quel
est votre avis ?
Experience
: Le téléchargement a de bons et de mauvais côtés. Déjà,
dire que la baisse des ventes de disques en France est due
au téléchargement est un faux débat : c'est sûrement beaucoup
plus lié au prix des disques, qui sont vraiment chers. Concernant
les effets néfastes du téléchargement sur les artistes,
le débat paraît décrédibilisé quand il est mené par des
artistes qui ont 5 maisons à Miami et qui affirment que
le téléchargement les ruine. Au niveau du public, il est
sûrement important que les gens prennent conscience que
la vente d'albums est essentielle pour les petits groupes
: acheter un album d'un groupe qui vend peu, c'est un acte
de soutien, voire presque un acte politique. A côté de ça,
il est évident que dans une certaine mesure, le téléchargement
permet de faire la promo de nombreux petits groupes. Le
seul truc vraiment gênant par rapport à ça, c'est lorsqu'on
voit qu'un album pas encore officiellement sorti est déjà
téléchargeable sur les réseaux de peer to peer.
Interview réalisée
par Antoine le 25 novembre 2005
à Bordeaux. Merci à Experience et à Boxson pour leur disponibilité.
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