ADA : il en aura fallu du temps avant de voir ce disque
distribué ?
Eric
: 7 mois (dont juillet aout) entre la livraison des premiers
CD et une signature avec un distributeur, ça me parait normal
quand on fait tout soi même. Pour obtenir une distribution
il faut en général, lorsque le groupe est peu connu,que
le produit soit emballé pesé et que l'on commence à en parler.
Pour cela il faut un peu de temps. Nous sommes par nature
de vieux crocos:très patients. Notre notion du temps est
très élastique...
ADA
:Il y a-t-il pas quelque chose de difficile de fendre un
album qui pour vous est quasiment de l'histoire lointaine
?
Eric:
ce n'est jamais difficile de défendre les choses qu'on aime.
Evidemment on pense déjà aux prochains titres qui donneront
une nouvelle dynamique mais l'histoire n'est pas encore
trop lointaine , elle se répète chaque fois que l'album
a de bons échos et que d'autres que nous le découvrent
ADA :en chantant en français le risque n'est il pas à l'heure
actuelle de se trouver face à un label voulant du Benabar
ou de Delerm pour sans aspérité pour les fonctionnaires
du ministère de la culture ?
Eric:
On est tenté de répondre oui mais espérons que non! Si le
fait de chanter en français en France comporte maintenant
un "risque"on peut s'inquiéter... Tiens! je vais chanter
en italien!(aïe j'ai oublié Ramazzotti et Zucchero) .
ADA
: C'est né comment my concubine ?
Eric:
En douceur, sous péridurale. On se connaissait tous depuis
longtemps et chacun de nous avait eu des expérience musicales
"avortées".On se retrouvait souvent à Londres chez Pascale
et on parlait musique. L'opportunité d'enregistrer des titres
dans les studios de Mute records s'est présentée à nous.
Plutôt que ressasser de vieux souvenirs on a préféré s'en
créer de nouveaux.
Pascale:
Pour moi, indépendamment de nos amitiés, c'était l'image
d'Eric avec Tango Luger, à l'époque où on les comparait
régulièrement à Marquis de Sade. Philippe, c'était Panorama
et son inoubliable 'Sinbad the Sailor'. Moi, avant d'arriver
à Londres, j'avais chanté ici et là. A Londres, j'ai travaillé
principalement comme arrangeuse de studio et Renegade Soundwave,
avec lesquels j'écrivais des lignes de basses ou de cordes
m'ont demandé de chanter un titre, Women response to bass…a
ma stupefaction, nous sommes devenus single of the week
dans Melody Maker… Chouette arrivée à Londres… Quand Eric
m'a demandé un peu plus tard de reprendre son projet là
où il en était, je me suis dit simplement : pourquoi pas
? Notre seul problème à tous résidait dans le fait que nous
habitions dans différents pays.
ADA : On a croisé nos routes via comme knox johnston. Belle
parabole ou amoureux de la mer?
Eric:Amoureux
de la mer!Je fais de la voile et j 'ai lu adolescent "La
longue route" de Moitessier,un marin d'exception. En refusant
de rejoindre l'Europe et récolter les honneurs alors qu'il
avait le meilleur chrono , il a gagné le coeur de toute
une génération qui à l'époque refusait toute concurrence.
Injustement personne ne se souvient du nom du vainqueur
:Knox Johnston. Je suis fasciné par l'histoire du Golden
Globe, incroyable pari à la Jules Verne lancé par le Sunday
Times. Un tour du monde sans escale en solitaire par les
trois caps ça n'avait jamais été fait. Pour les neuf concurrents
se fut l'hécatombe , abandons , chavirages , et puis il
y a l'incroyable histoire de Donald Crowhurst qui fait croire
pendant toute la course qu'il est en tête alors qu'il fait
des ronds dans l'atlantique sans oser dépasser les 35 °
de latitude sud. On retrouvera son bateau vide et son journal
de bord qui décrit une longue descente dans la folie jusqu'au
suicide. Avant le départ , il déclarait à un journaliste
que la principale qualité d'un navigateur solitaire était
d'avoir un parfait équilibre psychique ... C'est une magnifique
parabole. On trouve dans cette fortune de mer tout ce qui
fait notre condition : ambition , mensonge , peur , courage
, stratégie , rigueur , dépassement de soi , honneurs ,
renoncement , folie , mort... Nous sommes tous des navigateurs
solitaires.

ADA :si je vous range dans un catégorie proche des duos
de Gainsbourg avec cette façon d'Éric de poser sa voix cela
vous choque ?
Eric:Non!
On a craint au début une comparaison Michel Simon/Pauline
Carton ! Alors bien sûr , un rapprochement Gainsbourg Bardot
, c'est toujours flatteur! Mais cela peut aussi à la longue
être gonflant surtout lorsque ça devient pour certain un
raccourci facile
Pascale
: je trouve cette comparaison à propos d'Eric très flatteuse,
car je suis une grande amoureuse de Gainsbourg. Pour moi,
en revanche, j'en ai bavé : imaginez trois emmerdeurs qui
vous répètent : sois à la fois Bardot, Moreau et puis un
peu de Grace Slick, un peu de Joni Mitchell, ou de Justine
Friedmann… (Là aussi des idoles !), Mais n'oublie pas de
susurrer, on ne braille pas, façon 'Trois Rivières'…personnellement
j'adore le Québec, où je vais régulièrement, mais il faut
reconnaître qu'il a généré une certaine vague de brailleuses
ADA
: En revenant à la langue vous aviez le souci de compréhension
immédiate. Une chanson comme la tangente c'est mort en anglais
(rires) ?
Eric:L'anglais
est une langue docile et souple, faite pour la musique.
La langue française elle , est plus dure plus rebelle ,
il faut lui tordre le coup pour obtenir des phrasés ayant
assez de fluidité ,pour éviter les rimes faciles ,pour avoir
des mots avec la bonne sonorité et donner la bonne image
sans tomber dans des lieux communs. Après il faut conjuguer
cela avec ce que l'on veut exprimer… Quand ça fonctionne
ça crée de belles frictions qui confèrent des aspérités
et une dynamique au titre. C'est cela que je trouve intéressant
. Essayer d'écrire une chanson en engliche est pour moi
tout aussi inenvisageable que de me faire manger du rosbif
sauce à la menthe!!! (quoi que…)
Pascale:
Eric dit docile et souple, j'ajoute que les paroles, en
anglais 'the lyrics', les gens en Grande-Bretagne s'en fichent
éperdument. Si vous écouter avec une oreille française certains
textes de Morrissey, ou autres, qui sont des gens qu'on
aime, c'est affligeant.
ADA : Pour les sorcières de Salem vous appuyez vos images
par le son, c'est une chose qui arrive comment ? Le hasard
?
Eric:
J' avais peur qu'on ne comprenne pas les paroles…
Pascale
: Ils m'ont fait faire cela comme une actrice : Eric voulait
vraiment que je sois une sorcière. Ce qu'il ne sait pas,
c'est que je suis une vraie, hehe
ADA
: La tangente est il aussi un disque d'un amoureux de cinéma
? La pochette sort d'où d'ailleurs pour ce qui est de l'image
?
Eric:
On dit souvent que la tangente est un album filmique mais
ce n'est pas une démarche volontaire. Des influences cinématographiques
se retrouvent peut être sur certains titres car j'aime le
langage imagé;Prononcer dans une chanson un titre de film
renvoie forcément à beaucoup d'images et à des émotions
dégagées par le film. C'est alors en plus du texte un autre
moyen de véhiculer des sentiments. Mais c'est à employer
avec modération!(quel vilain mot) Pour la pochette , je
cherchais un visuel qui reflète l'esprit de l'album:des
individus esseulés qui attendent un départ dans un décor
un peu froid , une structure démesurée , comme dans un tableau
de Le Lorrain ou des individus se perdent dans des architectures
et des perspectives disproportionnées. Je suis tombé par
hasard sur une vielle photo du hall de l'aéroport Kennedy
conçu par l'architecte Saarinen. J'ai tout de suite aimé
ce décor théâtral un peu fantastique .
ADA : En revenant à la production ce qui est fascinant c'est
que vous ayez échappé aux clichés tricatel, c'était une
volonté de départ de faire cette musique sans l'apparat
naturel ?
Eric:
Pascale connaît depuis longtemps Bertrand Burgalat et je
l'ai croisé plusieurs fois à l'époque ou refaire de la musique
n'était encore qu'un vague projet. Quand nous avons enregistré
notre 1er album à Londres, nous étions dans les mêmes studios
de Mute records;il préparait l'album de Valérie Lemercier.
Sa production est très soignée et influence de nombreux
groupes . Mais nous voulions pour my concubine un son brut
, venimeux , un son pour des écorchés. Nous étions , Philippe
Sigfried et moi d'accord sur le son avant d'entrer en studio
et Lucas Trouble aux manettes a saisi tout de suite;
Pascale.
Bertrand Burgalat, que je connais depuis le lycée, est justement
très gainsbourien, dans le sens où il ma dit souvent que
ce qu'il fait, il essaie de le faire le mieux possible (et
il a un talent incomparable), mais il porte un regard cynique
sur sa musique, la décrivant à qui veut l'entendre comme
de la musique d'ascenseur… Et quand il enregistre et interprète
les mélodies de Poulenc avec Louis-Philippe, ou fait parler
Houellebecque sur ses sons électroniques, c'est du très
grand Burgalat Il respecte ce que nous faisons, vice versa.
La démarche d'Eric est différente… C'est un côtoiement dans
des univers différents…même génération…tant mieux…

ADA
: Pour les influences on peut donc citer Gainsbourg, Dutronc,
et vous vous citez qui ?
C'est
toujours difficile de répondre. Il y en a tellement. Disons
pour aujourd'hui ce qui me passe par la tête : François
de Roubaix (Le samouraï) Ennio Morricone (Enquête sur un
citoyen au dessus de tout soupçon) George Delerue (L'aîné
des Ferchaux) Amon Dull (Le yéti ) Brel (La chanson de Jacky)
Télévision (Marquee moon) Wire (Pink flag) Christophe (La
man) Joy Division (Décades) Stranglers (Hanging around)
Gong (Camembert électrique) Nino Rotta (Amarcord)etc .
ADA
: L'avenir de my concubine n'est pas le passage par un album
concept ? On sent que cela pointe son nez (rires)
Eric:
Pourquoi pas ! Mais pour ce genre d'album, il faut un bon
fil conducteur, à défaut on s'ennuie très vite, l'album
ne tient pas la distance. Un album sans remplissage où tous
les titres ont leur place, c'est déjà pas mal…
Pascale
: j'ai confiance, nos projets se précisent
ADA
: La suite est elle déjà prête ou vous savourez enfin une
sortie nationale ?
Eric:
La suite c'est se préparer pour la scène.
Pascale:
Là, pure question de logistique. Nous jouerons tous sur
scène, question de préparation
ADA : Le mot de la fin est pour vous
Eric:
Ce n'est qu'un début ! Un très grand merci à ADA !
Pascale:
La France, et les Français, même quand ils sont en fait
Italiens, haha, ont des ressources inépuisables