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Ce matin j'avais
dentiste. Obturation de trois des racines de ma molaire gauche
pour être précis. Je me doute que pénétrer de manière aussi
brutale mon intimité bucco-dentaire ne vous dit rien qui vaille.
Mais suivez le fil de ma pensée. De retour chez moi-au passage
je suis bon pour une couronne que ma mutuelle ne prendra que
peu en charge-j'ai placé une nouvelle fois " Love For A Strange
World " sur ma platine. Et à l'écoute, les sensations s'apparentaient
à celles ressenties quelques minutes plutôt sur le siège inclinable
de M. Carillon au moment précis où il sondait mes racines
à l'aide d'une foreuse à embout fin. Pas viscéralement déplaisant-le
soin réclame ce type de traitement-mais mieux vaut s'y être
préparé. Ce premier effort sur la longueur du Pennsylvanien
néo-Berlinois s'adresse en effet à un public averti. Averti
du caractère parfois oppressant d'une electronica clinique
aux bleeps arides (" Troubles I'Ve Seen ", " Funky Blues ").
Averti que la vision du monde offerte par cet observateur
fin reste marquée du sceau d'un parcours euh, pour le moins,
chaotique. Rappelons au besoin que les mots exclusion (il
connaît la rue très tôt) et exil (son départ pour une Hollande
qui lui indique très vite le chemin de la sortie de territoire)
caractérisent bien l'expérience de vie d'un Jay Haze pourtant
résilient. Sans céder aux clichés on affirmera toutefois que
sa musique en porte traces (" Questionning "). Les titres
de l'album aussi, souvent construits autour des mots " trouble
", " pain " ou " life ". Celui que l'on nomme aussi The Dub
Surgeon se livre toute à la fois à un exercice d'electronica
minimaliste à fort pouvoir asphyxiant (" Can't Feel Anything
", par exemple à éviter si vous souffrez d'asthme) auquel
il prête sa voix de grand malade des bronches, et à une exploration
en règle d'une veine funk digital pour habitués de l'internement
sur demande d'un tiers (" Get Your Lovin On " ou " Appreciate
" magnifié par la voix de son acolyte De :xter). Un disque
intriguant et exigeant en somme. A l'image de ce monde étrange.
Benjamin
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