| |
Chronique tricéphale
en plein coeur culturel bruxellois
Présentées depuis
deux ans comme étant le "premier festival de l'été", les autrefois
automnales nuits Botanique (du nom des superbes jardins entourant
les diverses salles et chapitaux), sont un rendez-vous incontournable
pour tout mélomane curieux, l'occasion de devancer les hypes
à venir, de se faire une idée plus précise quant à celles
du moment ou d'enfin retrouver quelques valeurs sûres. Rien
de plus agréable, en outre, que de se promener entre les concerts
avec l'assurance de tomber tôt ou tard sur l'une ou l'autre
connaissance - à Bruxelles, tout le monde se connait - et
de savourer les nourritures exotiques offertes à notre gourmandise.
Etalée sur une
semaine, la programmation de cette édition était sur papier
étincelante tant d'originalité (Une collaboration entre Keren
Ann et le Mons Orchestra, trois soirées consacrées à Archive,
également appelé à se produire avec ces derniers, puis en
acoustique, avant de conclure tout watts dehors) que de ces
moments rares que l'on regrette ensuite longuement d'avoir
loupé (le triomphe de Camille, la séduction opérée par Arcade
Fire - très attendus, merci les webzines ! - la tornade Kaiser
Chiefs, le retour des vieux Human League, Mano Solo, Cake
...).
Ne pouvant tout
couvrir - fichus boulot, grèves de train, santé, déplacements
parfois compliqués ! - l'équipe adecouvrirabsolument s'est
coupée en trois pour glaner un maximum de sensations, le temps
de trois soirées dont deux en parrallèle.
Mercredi 11 mai
: Baz Baz, JP Nataf, Keren Ann (Tommy et Fab)
Pour un premier
soir, le choix s'est donc porté sur la prometteuse collaboration
entre la franco-hollando-israélo Keren Ann (américaine de
coeur, également) et le Mons Orchestra, déjà recruté en d'autres
occasions remarquées (Divine Comedy, An Pierlé, Archive).
Après avoir erré quelque peu dans le quartier du Botanique,
manqué de peu être renversé par un infirmier slalommant sur
le trottoir, sac plastique faisant flotch flotch à la main,
et m'être extasié devant une affiche vantant les offres d'une
certaine agence de voyage au nom d'Ebola, je retrouve Fabrice,
autre confrère belge d'ADA. Tout en devisant de nos accoutrements
respectifs - ou comment se distinguer respectivement parmi
une foule d'inconnus - nous nous dirigeons vers le Cirque
Royal, qui accueillera notre spectacle tant attendu.
Le temps de nous
avertir de la présence de caméras parmi nous, le concert de
Keren devant par la suite faire l'objet d'un DVD, c'est à
Bazbaz d'ouvrir le feu, et de nous faire part de son plaisir
à être parmi nous. L'homme au bérêt est bien sympa, et recueille
aisément les suffrages d'un public qu'on devine peu fréquenteur
de concerts devant l'éternel. Avec sa voix légèrement M-esque
et son aisance naturelle, le gaillard joue à faire répéter
des yeah et des hooo, et ça passe heureusement pour lui à
merveille. Comme le fait remarquer Fab, on se ferait lyncher
pour moins que ça à Dour ! Un texte vaguement grivois ("Je
suis si bien en toi, dans le creux de tes mains" ai-je perçu)
m'évoque le roman de Bukowski terminé ce jour-là, mais au
final on rne retiendra de ce concert que l'impression d'avoir
entendu une seule et même chanson d'un bout à l'autre du set,
tant rythmes, sonorités et timbre de voix nous auront semblés
immuables.
JP Nataf prend
le relais, et annonce d'entrée de jeu qu'il expédiera son
concert pour ensuite se réserver une bonne place face à Keren.
Si seulement il avait tenu parole ! Entré seul avec sa guitare
acoustique, puis rejoint par ses musiciens, JP s'obstine à
nous délivrer ses textes parfois intéressants (certaines trouvailles
me font dresser l'oreille) mais bien souvent risibles de trop
de mièvrerie. Hélas pour l'ancien leader des Innocents, qui
semble également bien brave (ce qui n'a jamais excusé un concert
rasoir), la sauce ne prend pas et les commentaires entre chansons
n'arrangeront rien. S'improvisant roi du bide (on n'a toujours
pas compris ce que venait faire Nick Nolte là-dedans) on remerciera
tout de même monsieur Nataf pour l'étrange sensation d'une
salle entière répondant à une blague de l'artiste par un silence
glacé, mais on criera pouce pour la reprise finale aussi assourdissante
que convenue.
En attendant le
concert phare de la soirée, je suppute avec Fab d'une venue
sur scène de Bardi "Bird" Johannsson, Coralie Clément ou autre
invité possible de la demoiselle au chat goguenard. Il n'en
sera rien, même si Sean Gulette, l'acteur de Pi, nous récite
en intro par bande interposée sa chanson d'Alice, morceau
de cloture du récent Nolita. Entrée de Keren et des musiciens
habituels, pour un autre morceau de fin d'album (Not Going
Anywhere) sur lequel l'orchestre de cordes de Mons se chauffe.
La voix de Keren est magnifique, et contraste avec ses remerciements
inaudibles entre les chansons. Suit la douce et quelque peu
country Chelsea Burns, un peu gâchée par le Mons Orchestra,
qui soit peine à trouver ses marques en début de concert,
soit tombe dans la piège de la surenchère. Heureusement, nous
ne remarquerons plus rien de déplacé au cours du défilé de
merveilles que l'on nous infligera dés lors : Que n'ai-je,
By The Cathedral, End of May, Nolita, La forme et le fond,
et le bondissant Sailor and Widow (qui a toujours autant la
côté auprès du public) pour cloturer une première partie,
le concert étant scindé pour les besoins du DVD. C'est donc
sans le Mons Orchestra, mais en conservant une violoniste
et un contrebassiste que les perles se réenchainent aussitôt,
mais la coupure nous aura quelque peu mis hors contexte le
temps d'une Onde Amère n'apportant rien de plus par rapport
à la version de l'album. Keren se lâche toujours aussi peu,
on ne serait pas étonné si un quelconque metteur en scène
lui avait dessiné des marques à la craie pour poser ses pieds
en début de concert et ne plus les bouger ensuite. Par bonheur,
quelques problèmes technique viennent bouleverser cette trop
belle mécanique, et un lien ténu finit tout de même par se
créer entre Keren et son public. Les temps forts de cette
suite et fin : Quelques pas de danse esquissés durant Spanish
Songbird, "Sur le Fil" qu'on aime à retrouver telle une vieille
amie, la reprise d' "Are you lonesome Tonight", et la sublimissime
"Rose de Washington Square", heureusement dénuée de toute
intrusion Delerm-esque. En guise de rappel et histoire de
plaire à tout le monde, nous avons droit au tube Jardin d'hiver
qui clôt une soirée riche en charme et émotion.

Le même soir,
vu par Fab : Auteur méconnu de trois albums dont un petit
dernier Sur Le Bout De La Langue qui commence à faire partie
de lui, Bazbaz fait partie de ces musiciens discrets aux collaborations
multiples (cinéma, album de Gérard Darmon) qui ne souhaite
qu'une chose, sortir de l'ornière. Hier soir, sur la scène
d'un Cirque Royal encore passablement dépeuplé sur le coup
de 20 heures, accompagné de son guitariste aux relents jazzy
prononcés, Camille Bazbaz de son vrai nom a entonné un récital
encombré de chansons néo-réalistes vieillottes heureusement
saupoudrées d'un second degré qui sauve la mise, sans plus.
Finalement bien plus proche du très gnangnan Bénabar que du
génial Arthur H, Bazbaz et ses textes qui tournent en rond
(huit-neuf titres qui parlent de la même chose, et dans le
même style, c'est franchement pénible) ont eu un seul mérite,
mieux nous faire apprécier la suite.
Guère besoin par
contre de présenter JP Nataf, vingt années à la tête des Innocents,
ça vous marque un homme. Débutant son set par deux chansons
acoustiques qui ont eu le délicat privilège de plonger le
public dans un bain de jouvence mélancoliquement tenace, JP
Nataf a dévoilé la part de féminité troublée qui l'habite,
où la profondeur de Laura Veirs côtoie la délicatesse de Françoiz
Breut, la barbe et le pantalon rouge en plus. Et dans ce monde
imparfait où les mignardises du succès volage s'embourbent
dans la virevolte médiatique, nous constatons avec optimisme
qu'un artiste comme JP Nataf peut encore balader ses chansons
pop aux quatre vents, puisse-t-il encore nous offrir longtemps
Plus de Sucre.
Débarquant à Bruxelles
deux ans après un concert assez fantastique au Théâtre 140
qui faisait la part belle à l'acoustique, Keren Ann a prouvé
une fois de plus que sa réputation scénique n'était pas usurpée.
Et pourtant on a eu chaud ! Après un Follow Me qui nous a
étonnamment fait penser à Mogwai (ô divine surprise) dans
ses moments les plus tempétueux, le superbe Chelsea Bird a
quant a lieu été gâche par un Mons Orchestra qui semblait
occupé à marquer sa présence, heureusement cette collision
malvenue n'eut guère de conséquences sur la suite des événements,
et le ma-gni-fi-que Que N'Ai-Je? est heureusement venu nous
confirmer que la rencontre entre Keren Ann et le Mons Orchestra
n'était pas un affrontement mais un ravissement. Et quand
Nolita (du nom du superbe dernier album de la demoiselle)
nous a embaumés en un instant de beauté paradisiaque, nous
nous sommes dits que nous vendrions bien toute notre collection
de disques pour avoir la chance de revivre de tels instants
de lévitation éternelle.

Après une pause
de dix minutes bien méritée, la chanteuse franco-hollando-israélienne
est réapparue, sans l'orchestre mais non sans envie, et nous
avons constaté que sa caresse de la sensibilité n'était pas
restée au vestiaire (il faut bien dire que nous n'étions pas
trop inquiets). De plus en plus à l'aise sur une scène qu'elle
dominait de sa présence timide, Keren Ann et sa bonne humeur
enchanteresse (Le Chien d'Avant-Garde) a mis le public dans
une poche remplie de trésors mélodiques, dommage cependant
que les vieux trucs des concerts variétoches (faire claquer
le public dans les mains, ce genre de trucs ringards quoi.)
soient de temps en temps réapparus à la surface. Dommage aussi
les quelques problèmes techniques de fin de concert. Mais
trêve de chicaneries, nous n'allons pas gâcher le souvenir
d'un merveilleux moment poétique.
Vendredi 13 mai
: Brother Danielson, The Czars, Flexa Lyndo (Tommy et Marc)

Deux jours plus
tard, changement de décor avec la salle de la Rotonde, splendide
lieu au toit en coupole et ambiance feutrée toute différente
du jardin où quelques jeunes rappers distribuent mandales
et remarques désolbligeantes ! Marc et moi commençons par
rater un certain Brother Danielson du fait de notre estomac
en détresse (il le sera encore davantage durant la digestion,
d'ailleurs) et le regretterons bien par la suite, l'énergumène
ayant semble-t-il joué son set déguisé en arbre ! Mais place
aux Czars, deuxième groupe de la soirée et petite déception
à ce sujet, car avec tout le respect dû aux namurois de Flexa
Lyndo, on est stupéfaits de ne voir accordés aux américains
qu'une petite quarantaine de minutes en première partie d'un
groupe local (Flexa, donc) à l'intensité et qualités musicales
moins évidentes. Mais passons, car au vu des nombreux problèmes
techniques rencontrés par les Czars, on en finira presque
par être soulagés pour eux que le concert s'achève si vite
! Nous retoruvons John Grant aussi habité qu'à l'accoutumée,
le lyrisme de ces musiciens d'exception nous éleve chaque
instant davantage, mais il est pourtant impossible de se lâcher
davantage quand les retours s'obstinent à ne pas donner la
puissance voulue, occasionnant des difficultés au guitariste
à garder le rythme, tandis que son confrère, déconcentré,
loupe quelque peu certains solos ou envolées aériennes. On
devine le calvaire, et faire comme si de rien n'était ne doit
pas être aisé tous les soirs ... Heureusement, les fragiles
et tristes compositions du groupe ne peuvent qu'époustoufler,
et on ne lasse pas d'un Val, Drug, Killjoy ou des plus pop
et très réussies Paint The Moon et I'm The Man, grands moments
du dernier album en date. A vous revoir très vite et dans
de meilleures conditions, chers Czars !

Un comparatif d'appareils
numériques plus tard (c'est qu'il faut bien penser à nourrir
cette chronique en photos, sous peine de paraître rébarbatifs),
c'est au tour de Marc de prendre le relais de cette chronique,
tandis que Flexa Lyndo s'installe sur scène. Quand on voit
le chemin parcouru, je trouve qu'ils ont fameusement mûri,
au point même de sortir un album qui confirme tout le bien
qu'on pensait d'eux. Un album lumineux, à la hauteur des plus
hautes ambitions, peut-être pas le nouveau deus, mais pas
loin. Force est de constater qu'ils assurent en live, les
morceaux lents en imposent et les morceaux énergiques font
bouger, bref c'est efficace et le public en est conscient,
mieux, il en redemande. Un set bien organisé, douze morceaux
plus deux pour le rappel, Loic ne faiblit pas, insiste pour
qu'on achète son album (et il a raison) et quand certains
disent : "on l'a déjà", il nous sort : "Oui, mais faut en
acheter par cinq, pour les amis qui sont pas venus". Le sens
des affaires, non ? ;)

Get Down to Work
ouvre le concert, images projetées et éclairage original (sorte
de néons), le morceau démarre au quart de tour et donne le
ton. Ensuite Probability, (du 1er album), Bang on The Motorcade
(du nouvel album), la superbe Love Forever Knows (une de mes
favorites, du 1er), Kind of, Cleo, Lo (ma préférée du nouvel
album), don't have it, Love the Bomb (excellente), Satellite,
Thanks the Scene (forcément), Grand Jumble Army (un titre
atomique !) Le guitariste a un impressionnant pédalier, et
le son va avec, enchaînant disto, delay, filtres divers et
même un E-bow, peut-être pas le meilleur guitariste du monde
mais ce qu'il fait, il le fait bien. La claviériste (Marie,
de Smog88) en tout cas avait du charme, une petite voix sympa
et toujours le sourire (contagieux d'ailleurs). Vous l'aurez
compris, peut-être ne suis-je pas très objectif pour la simple
raison que j'ai toujours aimé les Flexa, et je pense qu'à
voir les réactions du public, je n'étais pas le seul !
Samedi 14 mai -
V.O., Morning Star (Fab)
Changement de décor
total pour les Bruxellois de V.O. et les Bristoliens de Morning
Star pour une soirée toute en délicatesse pop dans une Rotonde
convenablement garnie. Auteurs d'un premier album magnifique
de simplicité rugueuse à la Jim O' Rourke, V.O. a semble-t-il
appris un muscler son discours par rapport au disque, notamment
sur le Wet, Windy & Cloudy qui a ouvert le bal. Montrant allègrement
qu'ils n'avaient pas froid aux yeux, Boris Gronemberger et
ses potes, en géographes de l'éternelle splendeur, n'ont pas
eu peur de situer Bruxelles quelque part entre New York et
Tucson, Arizona, histoire d'assumer jusqu'au bout un propos
à la personnalité chaque jour un peu plus attachante. Et si,
de temps à autre, une certaine rigidité est venue quelque
fois tiédir ces moments trop précieux, un spectateur intrépide
s'est chargé à lui seul de relancer la machine, et au diable
le ridicule ! Quant au vent glacé qui a balayé la salle lors
du dernier morceau, la transformant du même coup en désert
hivernal sublime de lucidité trompeuse. Après ces quarante
minutes de bonheur intensément intériorisé, Morning Star se
devait de faire au moins aussi bien, et nous n'avons pas été
déçus, que du contraire. Conjuguant dans un équilibre spectral
sidérant de justesse la tristesse des textes, la musicalité
du propos et la bonne humeur ensoleillée, Jesse D. Vernon
et sa bande (dont la délicatement ondine Banjokate, sorte
de croisement entre Joan Baez et une chanteuse de pub celtique,
et ce n'est en rien péjoratif) ont entamé les débats à un
niveau rarement atteint en ces murs de la Rotonde, quel plaisir
c'était. Et en grand mélodiste qu'il est, le camarade Jesse
n'est pas le dernier de la classe quand il s'agit de mélanger
pop classique et folk moderne, et sa complicité scénique avec
Banjokate ajoute une plus-value émotionnelle qui nous réconcilie
d'un coup avec l'humanité toute entière. De quoi donner envie
au public de découvrir son dernier bébé, le déjà indispensable
The Opposite Is True, véritable tsunami de beauté opaline,
à découvrir absolument bien sûr.
Le mot de la fin
? On a déjà fait bien assez long ainsi !
Fab,
Marc et Tommy
|
|