| |
Cosmique…

Je me retrouve
une nouvelle fois dans la superbe salle de l'Européen, place
de Clichy, pour admirer ce soir Angil and the Hidden Tracks,
avec Alexei Aigui en première partie. J'ai des échos. Les
Hidden tracks pratiquement au complet ce soir. Et un quartet
neo classique pour se mettre en jambe. Je suis de très bonne
humeur. Chouette. Lever de rideau.
ALEXEI AIGUI

Alexei Augui est
un violoniste classique venant tout droit de Russie, accompagné
ce soir d'un autre violon, d'une basse électrique et de deux
cuivres. Un quintet donc. Les musiques qu'ils interprètent
sont matinées d'humour, de petites touches d'ironie rafraîchissante
et d'un certain recul par rapport au conformisme habituellement
de rigueur dans ce style. Les mouvements interprétés oscillent
entre lenteur réflexive et polymélodies menées à tambour battant
(" Equus 2 "). Il est passionnant de regarder la figure d'Alexei
Aigui se déformer au contact de son instrument qu'il maltraite
au point d'en abîmer son archet jusqu'à la corde. On a souvent
l'impression d'écouter une réinterprétation du Kronos Quartet
et de Philip Glass, ou encore d'Eric Satie ou Steve Reich
dans l'accumulation/répétition. Un bien belle prestation donc
pour démarrer cette soirée qui allait en fait dévoiler des
crescendos sans concessions tout au long du sublimissime récital
d'Angil. Mais un petit verre de vin rouge à l'entracte.
ANGIL AND THE HIDDEN
TRACKS

D'aucuns sauront
que je ne suis pas objectif, mais la critique étant par essence
subjective, je vais être radical. Ce spectacle m'a cloué sur
place d'admiration, de jalousie, d'envie. J'en suis ressorti
avec le sentiment d'avoir vécu quelque chose de franchement
exceptionnel. De pas commun. Comme chacune des personnes dans
cette salle. Flashback. Angil débarque sur scène, accompagné
de son orchestre foutraque : les Hidden tracks. Ce soir, c'est
le grand jeu. Un violon, un violoncelle, Flavien aux petits
sons, David au glockenspiel et percus, notre joueuse de flûte
préférée, un saxo et un trombone. L'ensemble free-jazz fourre-tout
fait déjà bel effet sans le son. Et si on appuie sur " on
", çà décolle aussi sec. Angil nous livre les plus beaux morceaux
de " Teaser : for Matter " arrangés pour cordes et cuivres
dans des versions longues, à tiroirs. Le plus souvent et sur
chaque titre, on assiste à un véritable grand huit symphonique
pour folk intimiste. Le titre démarre sur les rythmiques de
Mickaël, qui comme à son habitude, fait tourner la pédale
Boomerang et les rythmes ainsi dessinés en tapotant sur le
micro vous reviennent en pleine face, euh, comme un boomerang.
Là dessus, le titre commence souvent dans sa version dépouillée,
pour progressivement accueillir les cordes magnifiquement
arrangées, subtilement déstabilisées par les mini sons décalés
de Flavien, qui prend un malin plaisir à aller à contre-courant
des mélodies principales pour en faire ressortir les détails.
Là dessus, les cuivres s'excitent, sont malaxés, triturés,
torturés, s'essoufflent pour exploser encore et encore, jusqu'à
l'épuisement. Donner tout. Sur chaque titre. La version orchestrée
de " Beginning of the Fall " donne la chair de poule à la
salle toute entière, qui écoute religieusement les paroles
déclamées avec emphase et retenue à la fois par notre barde
barbu. Il est vrai qu'il est difficile de ne pas aimer les
chansons d'Angil. A moins d'y mettre une certaine mauvaise
volonté. Mais en live et surtout avec cette formation, le
pouvoir hypnotique et émotionnel de ces chansons semble être
décuplé, démultiplié. Une ambiance concentrée règne dans l'amphithéâtre
aux sièges rouges. Et on est sous le charme de ce film d'auteur
mis en musique ; on observe des personnages surréalistes se
débattre avec leurs instruments, essayant à tout prix d'en
extraire la quintessence ultime. La " note " bleue peut-être.
Car c'est bien de free folk qu'il s'agit, une base folk authentique
de laquelle surgit des aspirations free jazz dignes du meilleur
de Sun Ra , Miles Davis ou John Coltrane dans les pulsations
fiévreuses désordonnées de " Meditations ", par exemple.

Par moment, on
songe aussi à John Barry ; A d'autres, on s'émerveille devant
la nudité pathétique d'un Nick Drake, s'étant payé un sens
de l'humour et de l'auto dérision et ayant maîtrisé sa peur
chronique du live. Même les couacs techniques semblent avoir
été répétés au préalable. Mickaël, s'emmêlant dans les méandres
de ses samples de guitare sèche en direct, mime un concert
de techno minimaliste à la Oval, aussitôt relayé par ses compères
de la section cuivres. Le détachement et la décontraction
du groupe force une réelle admiration. " The sixties ", que
l'on retrouve sur le live entièrement téléchargeable sur le
site d'Unique Records, une des nombreuses réinterprétations
des titres de " Teaser for : matter ", en l'occurence ici
du sarcastique et métamusical " No more guitars ", s'étend
sur une longue plage abstraite, sur laquelle chacun ajoute
une touche personnelle, d'une singularité expérimentale rare.
Comme si les Hidden Tracks avait réinventé l'Action painting
de Pollock en musique avant-gardiste de haute volée, aussi
malhabile que vertueuse. Envoûtant, captivant de fragilité.
Angil nous gave de nouveautés, de titres inédits, tous aussi
étonnants les uns que les autres jusqu'à un final apocalyptique,
avant d'être rappelé sur scène par un public pas encore rassasié,
avide et ébahi. Mickaël revient seul, se réinstalle au fond
de la scène, desperado nihiliste et débridé, cherche son matériel
; on a l'impression de cette proximité d'un gars qui va nous
jouer sa nouvelle chanson écrite l'après-midi , dans sa chambre.
Un peu plus et il nous sert le café…. Et une fois de plus,
la magie opère, naturellement sans forcer. Un sample de guitare
sèche en finger picking à la " halfway to a threeway " (Jim
O'Rourke). Cà tourne tout seul. Spoken word envoûté, impovisé,
Leonard Cohen rajeuni de 30 ans, halluciné, habité, des histoires
d'extraterrestres perdus à la Black Francis, Thom qui jette
des pièces de monnaie sur son trombone et en sample les cliquetis
fébriles pour les transformer en magma sonore, musique concrète,
le saxo s'égosille, risque la crise cardiaque dans un élan
maniaque désespéré. Il faut trouver le son. Le verbe " Fuck
" est répété sans cesse comme un leitmotiv oppressant, presque
révolutionnaire. Tous les instruments sont maintenant à l'unisson,
une note. La note. Une éjaculation sonore, contrôlée , mais
libre. Libérée de toute contrainte.
J'écoute beaucoup
de folk, je connais bien Nick Drake et Swell. J'apprécie les
musiques libres de contraintes qui utilisent néanmoins des
schémas pop. Angil met tout çà dan sa marmite. Si l'album
est une réelle découverte, ce concert fut une expérience magistrale.
Expérience : Epreuve visant à étudier un phénomène .
Merci à Gérald, Mickaël et Gilles. Unique
records - Angil
Michel
M.
|
|