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Quand en 2001 Gorillaz a publié son premier album, il a immédiatement trouvé son public : étudiants en école de commerce, pubards et autres lecteurs de Magic RPM, tous naïvement éclectiques se délectant d’une habile soupasse mettant en scène (et en vidéo) des personnages vaguement badass, gouaille voyou et démarche nonchalante animés par Jamie Hewlett, l’auteur de la dispensable bande dessinée Tank Girl. Malgré une tentative de garder le mystère quant à l’identité des musiciens derrière les bad boys de Gorillaz, le voile fut levé assez rapidement. Aux manettes, échappé d’un Blur essoufflé d’avoir en vain couru derrière le baggy mancunien, les Kinks et le grunge, Damon Albarn se réinventait en maestro mondialiste, puisant allègrement dans le dub, le reggae et le hip-hop, pour dessiner les contours d’un registre marqué par un sacré paquet de tubes - impossible d’y échapper, tant MTV matraquait les clips du duo. Un punching-ball musical, qui plus est incritiquable : ne pas aimer Gorillaz, c’était faire preuve d’étroitesse d’esprit, la hantise de tout snob qui se respecte. Et puis il y avait la liste des invités, un pandémonium de stars, qui de disques en disques s’allongeait : Dan The Automator, Ibrahim Ferrer, Paul Simonon, Tina Weymouth, De La Soul, Danger Mouse, Ike Turner, Shaun Ryder, Lou Reed, Grace Jones, Peter Hook – Damon Albarn, c’était la reine d’Angleterre, version pop culture. Sur The Mountain, il parvient même à ressusciter Dennis Hopper, Tony Allen et Mark E. Smith. Le mec est fort, rien n’arrête Damon, même pas la mort. J’ai entendu The Moutain avant même de l’écouter. C’était pendant un vernissage, les bières tièdes filaient, il s’agissait de faire semblant de parler d’art, l’on s’agitait en s’observant s’agiter pour s’agiter exactement au même rythme que les autres qui s’agitaient mollement, en fond sonore une muzak aux relents safranés – patchouli mental, Gorillaz était dans la place. Ceci dit, quelle mignardise mélodique que l’inaugurale The Moutain, toute de tablas, de vibrations lumineuses et de percussions foisonnantes, lent crescendo nostalgique, lysergique, planant et doucereux, comme une note d’intention trompeuse pour les quatorze compositions qui s’ensuivent. Parce que oui, le meilleur réside dans l’introduction. Le reste ? Une pérégrination décousue teintée de groove soul (The Moon Cave), d’électro-pop kaléidoscopique (The Happy Dictator, featuring les divins Sparks) et d’ambient lounge (The Hardest Thing). Voix trafiquée, filtrée, saturée, Damon se la joue décontracté, enchaînant les rengaines sautillantes (Orange County), les spoken word dub acidulés (The God of Lying, with Idles) et les affreusetés RnB 2.0 (The Empty Dream Machine, refrains dégueulasses). Ici et là, du sitar, du brahmatâla, du gagrî et autres sonorités exotiques, mais si peu. Les machines dominent. Par pure empathie l’on se met à la place des musiciens indiens invités, qui doivent se demander à quoi ils servent, hormis ornementer un album paresseux de bout en bout, qui va jusqu’à chasser sur les terres latines de Bad Bunny (The Manifesto). Bon, et ce cher Mark E. Smith dans tout ça ? Il avait certes tenté de se lisser sur le fabuleux The Infotainment Scan, chef d’œuvre mal-aimé de 1993, unique et inutile tentative moderniste d’attirer à lui un public anglais piégé dans cette fumeuse saloperie que fut la Britpop, mais de là à se retrouver kidnappé post-mortem par Damon sur l’atroce Delirium, il y a de quoi se retourner encore et encore dans sa tombe. A l’instar des disques précédents de Gorillaz, même en l’absence de morceaux ne serait-ce que potables, avec son packaging feelgood et son enrobage sonore lounge, The Moutain remplira sans peine sa fonction première : illustrer une publicité mensongère pour des produits industriels éthiques, enjoliver une soirée en école de commerce ou booster le moral de quarantenaires ringards chaussés de Stan Smith délavées qui se rendent au marché en trottinette pour acheter des radis bios. Quitte à évoquer le circuit court en agriculture, on ne pourrait pas l’élargir aux musiciens ?




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