17 mars 2026 / Tirant son nom d’un quartier d’Addis-Abeba, le nouvel opus de la chanteuse Etenesh Wassié, accompagnée depuis 2018 par le bassiste Mathieu Sourisseau et le contrebassiste Sébastien Bacquias, est – à l’instar du syncrétisme éthio-jazz, né sur les rives de l’Akaki dans les années soixante – un ébouriffant croisement entre modernisme et tradition séculaire, brouillant registres, instruments et frontières au point de créer une sorte de blues mutant, foisonnant tout autant qu’aride, adaptation fiévreuse de standards du patrimoine éthiopien. Rejoint sur certains morceaux par le batteur Fabien Duscombs et le violoniste Mathieu Werchowski, le trio excelle dans la mise en place d’une tension à même de faire ressurgir le primal en nous. Ainsi, la mélopée Tezeta, portée par des roulements de percussions et une contrebasse métronomique, suspend son envol puis se consume dans la dissonance, le drone et le post-rock, en un final paradoxalement apaisé : tout a brûlé, ne reste que la nostalgie. Plus loin, le ternaire Cheguitou, sommet de l’album, se vit comme une vague de notes basses, qui sur-et-sous les dunes enflent et grondent et roulent, créant une transe krautrock, tandis que le groove magmatique de Yené Alem offre aux vocalises envoûtées d’Etenesh Wassié – respiration cabossée, souffle haletant, murmures rauques – un terrain de jeu aussi élastique que son timbre de voix, instrument à part entière qu’elle marie avec le messenqo, un violon monocorde propre au bourdon, au pulsatile, à la vibration. Et puis il y a l’incantation baroque Arada et ses entrelacs de cordes pincées, l’orientalisant Belou Endji, l’a cappella Akalé : Etenesh Wassié et ses acolytes virevoltent, s’affranchissant de toute contrainte, comme pour revenir à l’essence même du jazz – saisir et tordre le présent, pour mieux se perdre dans le temps. Envoûtant.