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C’est le genre de disque qu’on n’avait pas vu venir, et qui, dès les premières secondes, impose sa météo intérieure. Une belle embuscade tendue par le label FovéaEn route, boys (les nostaliques d’Hunter S. Thompson ne sont jamais loin ) trio formé par Alexandre GariépyMarc-Antoine McMullen  et Clément Desjardins, signe là une des propositions les plus intrigantes de ce début d’année.

On nous parle de “Cosmic American Music” version québécoise, dans le sillage de Gram Parsons. Soit. Mais à trop vouloir nommer les choses, on finit parfois par les figer. Ici, mieux vaut lâcher prise et accepter de se perdre. Car sous cette étiquette un peu floue, c’est surtout le jazz qui affleure, non pas comme un genre, mais comme une manière de respirer, d’ouvrir les formes, de refuser les lignes droites.

Il y a chez eux quelque chose de l’esprit de Tortoise période TNT, cette façon d’étirer les motifs jusqu’à les rendre presque liquides (outremonde). Mais là où d’autres s’abîment dans la démonstration, En route, boys privilégie le mouvement. Les morceaux mutent en permanence, Sapporo (1L) en tête, comme quand Brian Eno et Daniel Lanois s’étaient amusés à dynamiter Bass Trap échappé de The Unforgettable Fire. Ça vrille, ça bifurque, ça s’étire, mais jamais au point de rompre le fil.

Car ici, contrairement à une certaine avant-garde qui confond exigence et hermétisme, l’auditeur reste au centre. Tout est affaire de sensation. On écoute ce disque comme on regarde un film en Cinémascope, happé par les textures, les perspectives, les faux ralentis. Le cinéma n’est d’ailleurs pas une simple référence : il irrigue des morceaux comme Wise Men Fish Were, véritable travelling sonore en suspension.

Synthétiseurs modulaires, saxophone, nappes mouvantes : le trio tresse ses matières avec une précision d’orfèvre, sans jamais tomber dans la froideur. Au contraire, ça pulse, ça respire, ça vit. Une pièce comme en pasant (bienvenue demain peut être que) réussit même ce petit miracle : faire cohabiter l’organique et le synthétique sans que l’un ne prenne le pas sur l’autre.

Et puis il y a cette obsession de l’amplitude. Rien n’est laissé au hasard, mais rien ne semble contraint. Le groupe préfère fouiller le passé, en exhumer des fragments, plutôt que de singer un futur déjà périmé. Résultat : une musique hors-temps, qui échappe aux modes sans jamais donner l’impression de les ignorer.

On en ressort à la fois sonné et apaisé, surpris par tant d’audace mise au service d’une forme de simplicité presque insolente. Comme un film qu’on aurait rêvé sans jamais pouvoir le raconter.

Ironie douce : j’écoute ce disque au lendemain du passage à l’heure d’été, et son dernier morceau, crépusculaire et fragile, résonne comme un entre-deux, quelque part entre la mélancolie et la lumière. On pense, de loin, à la relecture de Blank Generation par Diabologum, mais passée à travers un filtre québécois et jazz.

Au fond, c’est peut-être ça, leur force : transformer sans dénaturer. Faire beaucoup, avec une grâce qui donne l’impression du peu.

Jubilatoire.




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