2 avril 2026 / Plus d’un mois qu’en vain je tourne autour de la chronique de Make-up is a Lie, le quatorzième album de Morrissey. De la pochette aux textes, en passant par la musique, c’est un désastre absolu, mais un désastre plein de panache, ce qui le rendrait presque attachant. Quand nos Grands Anciens vacillent, ils suivent une certaine logique. Nick Cave prêche des sermons évangélistes sous une tente vide dans le désert ; PJ Harvey lit ses poèmes abscons à la MPT de Rocamadour, pieusement admirée par une assemblée d’institutrices en polaire Quechua ; Jarvis Cocker se métamorphose en Tom Jones, slip léopard à l’appui, et danse lascivement devant son miroir. Vieillir, c’est empirer ? Steven Patrick Morrissey, lui, il s’en fout, il est né vieux. Déjà, les Smiths, c’était des rengaines à guitares pour jeunes vieux. Sinistre. Les jeunes vieux, ce sont les pires. Ils n’ont rien vécu, mais ils ont toujours une leçon de vie à vous fourguer. Donner son avis, même quand on ne lui demande rien, le Moz, il a toujours kiffé ; niveau édification des esprits, c’est le pape, et son Vatican, Manchester la grise. Alors quoi de plus naturel pour un pape (de la pop) que de s’époumoner au sujet de l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris ? « Before investigations, they said there’s nothing to see here… » Sous une mélasse électro de trois accords joués en boucle, Notre-Dame se voit ravagée par les flammes d’un lyrisme bon marché, que n’atténuent pas les arrangements de cordes, sirupeux et signés Sage (oui oui, le fidèle collaborateur de Clara Luciani). Plus loin, c’est la complainte tire-larmes Boulevard et ses violons en plastique, qui voit Morrissey surjouer l’accent cockney et atteindre l’emphase des comédies musicales mortifères qui pullulèrent dans les années 2000, où tout était prétexte à brailler la bouche grande ouverte, s’arracher les cheveux et se rouler au sol, en mimant l’amour ou la mort. « Boulevaaaaaaaaaard », tel en est le refrain, répété en boucle, sommet d’inspiration. Morrissey semble s’être pris d’affection pour le pays de Jeanne d’Arc, au point d’y enregistrer son disque et d’inviter Keren Ann sur l’énergique, orientalisante et lourdingue Zoom Zoom the Little Boy. Neil Hannon, Stuart Staples, Peter Doherty, la France, refuge des crooners en panne ? Je n’avais pas prévu de m’acharner sur Make-up is a Lie, mais voilà ce que l’on y trouve : une honorable rengaine post-punk (You’re Right, It’s Time, soit le Moz s’inspirant des Editors, eux-mêmes inspirés par les Smiths, cocasse) ; une reprise-pastiche funk FM – avec refrains planants à la Hair – du Amazona de Roxy Music ; des solos de guitare à la Dire Straits (la ballade éthérée Headache et sa puérile mais marrante litanie « I don’t like you » ; des arrangements John-Barry-du-pauvre (Make-up is a Lie) ; un ersatz du Get Lucky de Daft Punk (Lester Bangs) ; du groove qui ne groove pas (The Night Pop Dropped, les Red Hot sans Chili Peppers, mais avec ventre d’agneau, pouah) ; de l’héroïsme bon marché digne d’Arcade Fire (Kerching Kerching, le capitalisme c’est vilain) ; une chanson de baroudeur sentimental (Many Icebergs Ago = Le vent nous portera). Au regard de ce qui a précédé, le conclusif, rêveur et réverbéré The Monsters of Pig Alley fera office de câlin réconciliateur. Un truc que l’on ne saurait lui reprocher : Morrissey chante toujours aussi bien. Que l’album soit une catastrophe industrielle, qui plus est à la hauteur de son ambition démesurée, reste au fond anecdotique. Morrissey est intrinsèquement too much, il l’a toujours été, c’est comme ça, point barre. Par contre, l’étonnante bienveillance des chroniqueurs francophones à son égard m’intrigue : à les lire, on sent de la retenue, de la gêne, de la pudeur. Ils tournent autour du pot, comme ils le font souvent avec les Grands Anciens. Il y a la peur de se mettre à dos tel label ou tel attaché de presse, voire l’artiste lui-même, il y a la crainte de passer pour un rageux, de s’entendre dire que si l’on n’aime pas le disque, c’est qu’on n’a rien compris, et si c’est pour en dire du mal, pourquoi en parler, on participe à la méchanceté du monde, et puis Morrissey il est riche il s’en fiche de toi petit plumitif sans importance. Bref. À défaut de nous rassurer sur l’état de santé artistique du Moz, Make-up is a Lie dressera en creux un portrait peu flatteur de la critique hexagonale.