12 avril 2026 / En ce printemps qui timidement commence, quoi de mieux pour contrer les mauvaises ondes émanant des gens heureux que ce nouvel album de Sunn O))) ? S’ouvrant sur XXANN, soit un magma sonore de 18 minutes, guitares et basse lentement grondantes, telles des tronçonneuses saturées étirant à l’infini deux notes vibrantes et distordues, le dixième opus des vétérans de Seattle, en un pur exercice de drone mortifère duquel parfois émerge quelque embryon harmonique, ne se départit jamais de l’exigeante âpreté qui caractérise le duo depuis sa création en 1998. Paradoxe à destination de l’auditeur aventureux : le lâcher prise demandera un certain effort. Désormais hébergés chez Sub Pop, Greg Anderson et Stephen O’Malley offrent à Pyroclasts (2019), produit par le regretté Steve Albini, un successeur au diapason de notre époque économe en beauté : derrière un visuel emprunté à Mark Rothko, en six compositions et pas loin de quatre-vingt minutes, c’est tout un pan de noirceur bruitiste néanmoins caressante qui s’offre à nous. Does Anyone Hear Like Venom ? puis Butch’s Guns se font coulées de cendres, ondées basaltiques, bruine électrique – rage sourde et sensuelle qui me rappelle un concert de Dylan Carlson, auquel j’ai assisté il y a quelques années. Seul en scène le type joue de la guitare, il en caresse les cordes, une à une elles résonnent, il ne se passe rien, rien d’autre que l’espoir que quelque chose se passe. Guy Debord serait fier, le divertissement est enfin mort. Sauf que débrancher neurones et sens critique, pas simple, quand on se retrouve à s’analyser soi-même en train d’analyser l’ennui profond que l’on ressent, et qui nous culpabilise et nous dit : « Si tu te défonçais la tronche, tu trouverais certainement cette bouillie sonore géniale ». Mais le bar est fermé depuis longtemps, et au premier rang les geeks – lèvres pincées, yeux fermés, arborant de vieux tee-shirts à l’effigie de Earth –remuent la tête, comme s’ils comprenaient un truc que tu ne comprendras jamais. Las. Pour l’anecdote, contrairement aux opus précédents, auxquels contribuaient des artistes tels que Steve Moore, Scott Walker et Mark Deutrom, les membres de Sunn O))) se sont repliés sur eux-mêmes, entrecoupant les séances d’enregistrement de promenades dans les bois, que l’on devine silencieuses. Parce que oui, drapées de larsens patients, Mindrolling et Everett Moses sont intrinsèquement mutiques. A nous les pointillés, la narration imaginaire, le remplissage du vide. Il faudra quelques notes de piano, comme jetées dans un puits dont le fond serait la nuit, pour qu’enfin se taise l’assourdissant silence – le conclusif Glory Black est une prière marmonnée. Monolithe bourdonnant planté en plein cœur du printemps, aussi pénible (sauf à faire preuve d’un indécrottable snobisme) que fascinant (sauf à refuser l’attirance pour les profondeurs), Sunn O))) est l’équivalent musical des œuvres défaitistes et néanmoins drôlatiques d’Emil Cioran, à qui – faute d’inspiration – nous laisserons le mot de la fin : « À quoi la musique fait appel en nous, il est difficile de le savoir. Ce qui est certain, c’est qu’elle touche une zone si profonde que la folie elle-même n’y saurait pénétrer. »