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Il n’est pas question ici de fantômes effrayants, mais de présences persistantes. Celles de mélodies qui refusent de s’effacer, de compositions qui continuent de hanter leur auteur longtemps après leur première apparition. Avec Henry And The Ghosts Songbook, Micha Acher ouvre les portes de cette mémoire musicale et invite l’auditeur à assister à une étrange séance de réincarnation sonore.

L’exercice rappelle, par son esprit sinon par sa forme, The In Sound from Way Out ! des Beastie Boys. En 1996, le trio new-yorkais avait suspendu ses réflexes hip-hop pour révéler une passion discrète pour les paysages instrumentaux, le groove flottant et les explorations sans destination précise.

Chez Acher, le geste est différent mais procède d’une même curiosité : reprendre des matériaux connus et les laisser respirer autrement. Là où les Beastie Boys transformaient leur studio en laboratoire psychédélique, Michael Archer transforme un salon en cabinet de spiritisme musical.

Ces quinze pièces ne cherchent jamais l’effet spectaculaire. Elles avancent avec la souplesse de musiciens qui connaissent parfaitement le terrain mais choisissent volontairement les chemins de traverse. Le banjo, le basson, la clarinette basse, les percussions et le soubassophone dessinent un paysage où le folk, le jazz de chambre, la pop mélancolique et la musique contemporaine cohabitent naturellement.

L’ouverture, When Hamlet Left Town, donne immédiatement le ton. Quelques ombres électroniques traversent l’espace avant qu’une guitare sereine ne vienne éclaircir l’horizon. Plus loin Modest Farewell déploit une qualité cinématographique rare : on croit voir défiler des images dont personne n’aurait encore tourné le film. Les mélodies apparaissent puis disparaissent comme des souvenirs imprécis.

L’une des grandes réussites du disque réside dans l’utilisation du soubassophone de Micha Acher. Tantôt moteur discret, tantôt masse gravitationnelle, il guide l’écoute sans jamais l’alourdir. Dans 34E, il accompagne l’élan du banjo avant que les cuivres ne viennent épaissir la perspective. Dans Aelita, il dialogue avec un piano d’enfant dans une scène qui pourrait appartenir à un conte mélancolique. Quant à Arc, il transforme l’ensemble en embarcation fragile affrontant des courants soudainement plus agités.

On pense parfois aux bandes originales imaginaires de la scène post-rock européenne, mais donc surtout aux expériences instrumentales des Beastie Boys lorsque ceux-ci troquaient les samples pour les instruments. Mais là où The In Sound from Way Out ! regardait vers l’espace urbain, les autoroutes nocturnes et les vapeurs funk-jazz, Henry And The Ghosts Songbook semble habité par des paysages plus intérieurs : des chambres silencieuses, des souvenirs enfouis, des horizons légèrement brouillés par le temps.

La beauté du projet tient aussi à son refus de la nostalgie. Ces morceaux ont beau provenir de différentes périodes et formations associées à Micha Acher, ils ne sont jamais présentés comme des reliques. Ils vivent une seconde existence. Le remarquable Nordlead, qui renoue avec une composition apparue sur Shrink de The Notwist à la fin des années 1990, n’est pas une simple réinterprétation : c’est une conversation entre plusieurs époques d’un même parcours artistique.

À l’arrivée, Henry And The Ghosts Songbook donne l’impression d’entendre une discographie entière rêver à voix basse. Comme The In Sound from Way Out ! en son temps, le disque démontre qu’un détour instrumental peut parfois révéler davantage sur un musicien que ses œuvres les plus ostensibles. Un album de revenants, certes, mais de revenants bien vivants. Allegro fantasma.




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