15 juillet 2026 / Le décollage est immédiat. Et très vite, une certitude s’impose : il n’y aura pas d’atterrissage. Chez Monsieur Thibault, chaque morceau semble inventer sa propre gravité. Les idées surgissent de toutes parts, se percutent, bifurquent avant même d’avoir livré tous leurs secrets. C’est foutraque, sans doute. Mais d’un désordre qui ne doit rien au hasard. Une musique qui avance avec une irrépressible appétence pour l’exploration, à rapprocher de la cette façon qu’ont souvent les artisans de Dur & Doux par exemple, de considérer les genres comme de simples panneaux indicateurs qu’il est permis d’ignorer.
On pourrait croire que tout cela relève de l’iconoclasme pur. Ce serait oublier combien le groupe maîtrise ses embardées. Derrière chaque détour se cache une logique qui ne demande qu’à être apprivoisée. Il suffit d’un morceau pour comprendre que Monsieur Thibault ne joue pas avec les styles mais avec notre perception. France Cartigny semble soudain propulsée dans un rêve où Michel Legrand aurait laissé un éléphant traverser son magasin de porcelaine. Rien ne devrait tenir debout. Pourtant tout trouve naturellement sa place (Cartoone).
Cette liberté irrigue l’ensemble du disque. Les accélérations ne sont jamais gratuites, les ruptures encore moins. On s’amuse de la vitesse, de ces changements d’angles qui évoquent autant l’énergie bondissante des Dodos que les constructions plus obliques de Django Django, sans jamais s’installer durablement chez l’un ou chez l’autre. Monsieur Thibault préfère construire ses propres passerelles plutôt que d’emprunter celles des autres.
Et puis surgissent ces moments où l’imaginaire prend définitivement le pouvoir. On croit quitter le disque pour rejoindre une récréation permanente dans une ville où résiderait Artemus Gordon. Après Franky Goes to Point-à-Pitre, voici Monsieur Thibault parti explorer Les Mystères de l’Ouest, empruntant des voies impénétrables dont la parallaxe modifierait sans cesse les perspectives. On ne sait plus très bien si l’on avance dans une chanson ou dans une machine à fabriquer des mondes.
Le même sentiment traverse tout l’album. Une bande-son de jeu vidéo dont les routes disparaîtraient derrière la voiture, des aires de repos transformées en musées dédiés aux Doors, une déambulation arty sixties dans le cerveau de Blake Edwards, ou encore Tortoise dérivant sous psychotropes ultramarins, porté par des courants d’air dont Éole s’amuserait à changer la température toutes les quelques secondes. Ces images n’ont rien d’artificiel : elles naissent naturellement d’une musique qui refuse obstinément la ligne droite.
La dernière cavalcade ne cherche d’ailleurs pas davantage à conclure qu’à rassurer. Elle traverse autoroutes, nationales, routes de campagne, s’arrête sur une fête de village avant de repartir vers un entre-monde solaire, joyeusement insaisissable. Comme si Monsieur Thibault nous rappelait que le voyage importe infiniment plus que la destination (La Meuringue).
Port-Cucu est de ces disques qui demandent moins à être compris qu’à être suivis. Il faut accepter de perdre quelques repères, de laisser le bizarre devenir familier et l’inattendu se transformer en évidence. Une fois ce pas franchi, difficile de ne pas avoir envie de repartir pour un nouveau tour. Puis un autre. Sans jamais espérer l’atterrissage.