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Kicking a Dark Horse n’est pas seulement un disque. C’est aussi un livre, pensé pour dialoguer avec la musique plutôt que pour l’accompagner. Les deux avancent de concert, sans que l’un n’explique l’autre. Une invitation à prendre son temps, à accepter de ne pas tout saisir immédiatement, comme on entrouvrirait une porte sur un territoire dont on ignore encore les contours. On estime que près de 95 % des profondeurs marines demeurent aujourd’hui inexplorées. À l’écoute de Kicking a Dark Horse, on se dit que Josh Mason s’est donné pour mission d’en rapporter une bande-son.

La descente est progressive. Très vite, les repères disparaissent. Les sons ne cherchent jamais à nous guider ; ils signalent simplement une présence. On croit distinguer des poissons aux formes improbables, des créatures que l’on devine davantage qu’on ne les observe, tandis que des bruits venus des profondeurs nous alertent sans jamais nous indiquer une direction. Rien n’est véritablement inquiétant, mais tout demeure profondément étranger. Cette musique électronique ne relève ni de la déconstruction ni de la reconstruction. Elle flotte entre deux eaux, comme si Josh Mason avait renoncé à toute démonstration pour privilégier l’immersion. Les textures s’étirent avec une lenteur presque organique, dessinant une matière liquide dans laquelle il devient difficile de distinguer ce qui appartient à la mélodie, à l’ambiance ou au simple mouvement de l’eau.

L’écoute possède d’ailleurs quelque chose d’éminemment physique. Les paupières s’alourdissent, la respiration ralentit, le temps semble perdre toute consistance. Mieux vaut sans doute éviter de découvrir ce disque au volant d’un véhicule. Non parce qu’il manquerait d’intérêt, mais parce qu’il installe un état de disponibilité proche de la méditation. Une musique qui invite davantage au relâchement qu’à la vigilance.

À mesure que l’on progresse, un étrange paradoxe s’impose. Derrière cette abstraction électronique se cache une douceur inattendue, presque pastorale, presque monacale. Comme si, au fond de cet océan imaginaire, subsistait un monastère oublié dont le silence aurait simplement changé de texture. Le livre prolonge naturellement cette expérience. Il ne sert jamais de mode d’emploi, pas plus que la musique n’illustre les textes. Les deux objets se répondent, se croisent, s’éloignent parfois pour mieux se retrouver. On passe de l’un à l’autre comme on dériverait entre deux courants marins, sans toujours savoir lequel nous entraîne réellement.

Reste la question de la durée. Près d’une heure passée dans cet univers demande une disponibilité peu commune. À plusieurs reprises, l’envie de refaire surface se fait sentir, simplement pour reprendre son souffle avant de replonger. Ce n’est pas un reproche, mais la conséquence logique d’une œuvre qui privilégie l’immersion à l’efficacité immédiate.

Kicking a Dark Horse n’est pas un disque que l’on consomme distraitement. Il demande d’accepter de perdre ses repères, de laisser le temps s’étirer et les sensations prendre le pas sur les certitudes. On n’y reviendra sans doute pas chaque semaine. Mais lorsque l’envie de disparaître quelques instants sous la surface se fera sentir, ce disque — et le livre qui l’accompagne — deviendront des compagnons de plongée dont on acceptera volontiers les silences autant que les mystères.




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