16 septembre 2026 / Mirage ou mise à nu ? Répétant le processus à l’œuvre sur son album précédent, Matthieu Malon s’enferme dans une maison en bord de mer pour ébaucher les dix compositions de ce qui deviendra La poudre aux yeux. Un magnétophone, quelques guitares, une boîte à rythmes, en toile de fond, le bruit des vagues – solitude nourricière. L’inspiration sera au rendez-vous, mais au creux de l’oreille elle lui soufflera que l’isolement, ça suffit. C’est ainsi qu’après l’échappée en solo de Bancal (2024), l’Orléanais ouvre grand les portes de son univers clair-obscur : à la précision rythmique des uns (les batteurs Philippe Entressangle et David Fakenahm) répond l’élégance piquante des autres (Diane Borderieux et Victoria James Geiseler, soit le duo Grife, dont le récent premier opus nous avait particulièrement charmés), sous les lueurs tendres du cornet de Lucas Chevalot et des altos de Géraldine Colbeaux et d’Adèle Malon, la fille de Matthieu. Voilà une communauté solaire, vibrante d’humanité, et pourtant, sous cette luxuriance orchestrale, l’intranquillité. Au travers de textes d’une sobriété poignante, Matthieu explore l’abstinence, la fuite du temps, les fantômes de l’adolescence, les manifestations politiques, les absences qui creusent le quotidien. Dès l’ouverture de son septième opus, l’artiste brouille les pistes. « La poudre aux yeux, c’est ce que je sais faire de mieux », clame-t-il sur le morceau éponyme, litanie de mantras qui retentit comme une déclaration d’intention aussi sincère que caustique. Jamais nous ne saurons sur quel pied danser. Annoncé par le single La rivière, ritournelle électro-pop au refrain planant à souhait, La poudre aux yeux oscille entre spoken word bâti sur des boucles, des samples et des collages sonores (le bourdonnant Acide, rappelant Programme), électro post-punk tempérée (Dans le mille), ballade (Le sablier) et rengaine garage (La sirène, chouette intro, orgues vrillés, refrains baggy). Traversé d’étincelles discrètes, bien plus nuancé que sa production brute de décoffrage ne le laisse supposer, ce disque est un condensé de fêlures et de mystères. Régulièrement, il tutoie les cimes. Sommets que Hors-jeu, construit sur un long crescendo reliant John Carpenter à Vangelis et Bell Orchestre, le krautrock Invisible, digne de Stereolab et Du jour au lendemain, rock lo-fi à cheval entre le Velvet Underground et les Jesus and Mary Chain. Des références anglo-saxonnes, à l’évidence. Si Matthieu s’exprime dans la langue de Daniel Darc, son cœur est polyglotte. Elle est là, la vraie liberté. Intégralement auto-produit sur son micro-label lost in music records, La poudre aux yeux s’avère être une pièce tout à fait unique dans la riche discographie du musicien, que l’on retrouve par ailleurs derrière le projet laudanum. Trente ans après ses débuts, Matthieu Malon signe une œuvre insaisissable. Alors, mirage ou mise à nu ? Il est là, le tour de passe-passe, dans cette insoluble question. Elle détourne l’attention. Peu importe la possibilité d’un artifice assumé : jamais l’on ne doutera de l’intégrité, de la bienveillance et de la générosité de son auteur.