22 septembre 2026 / « On aime le commercial, on adore revoir nos jugements à la hausse, on reste convaincu qu’une tête à claques pour ados est capable de se transformer en pointilleuse popstar totalement irrésistible ». Voilà ce qu’en 2015 on pouvait lire sur ADA à propos de l’album Miley Cyrus & Her Dead Petz, fruit d’une improbable collaboration entre la star de la série Hannah Montana et les Flaming Lips.
Élevée au bon grain par Disney Channel, Miley Cyrus aura pratiqué l’art du contre-pied avec une frénésie telle que l’on suppose qu’il ne s’agit non pas d’une stratégie marketing mûrement réfléchie, mais bien de la conséquence d’une panique perpétuelle – comment échapper à soi-même quand on ne sait pas qui on est ? Pêle-mêle, l’on se rappellera l’épisode du bong, le drap d’Annie Leibovitz, l’endive Liam Hemsworth, la vidéo de Wrecking Ball, les photographies de Terry Richardson, la mise en scène outrancière du Bangerz Tour, la fessée donnée à Madonna, le twerk avec Robin Thicke, les accusations d’appropriation culturelle, Stella Maxwell, les innombrables clichés volés-perdus-oupsy-oups d’elle dénudée et/ou bourrée, les incessants changements d’apparence – en ce moment, un mix entre Stevie Nicks, Jane Fonda et Dolly Parton (dont elle est la filleule) : tout concourt à brosser en creux le portrait d’un show-business américain schizophrène qui – à défaut de créer quoi que ce soit – choisit le mouvement continu. Fabrique à doppelgängers, le système vend l’idée d’une réinvention permanente, fallacieuse tout autant que stérile, mais diablement efficace.
Quand – par son comportement faussement tapageur et ses excès si peu rock’n roll – Miley Cyrus tente de sortir du cadre, elle reste dans le cadre, parce qu’elle est le cadre. Elle pourra tenter la diversion semi-underground en invitant Model/Actriz sur l’oppressante rengaine électro Different Religion, elle forcera le trait pour montrer à quel point elle est badass (Bass Persuades Remixx) ou jouera à la bitch de service avec Andrew Wyatt durant le slow capiteux et néanmoins très réussi Neon (réussi parce que vraie mélodie, parce que suranné, parce que l’on va au bout du ringard – dialogues, soupirs, gémissements, tout y est), rien à faire, son dixième album est une ode à la Smiley originelle, première du nom, reine de la fuite en avant (ou en arrière), marketeuse en chef du débraillement monétisé, vampire artistique aux avatars changeants, Madonna Louise Ciccone herself.
Si Bass Persuades tient ses promesses (de la basse ultra-compressée, vous allez en bouffer), c’est avant tout une déclaration d’amour à la Material Girl, et plus particulièrement celle de Confessions on a Dance Floor (2005) qui, en quête d’inspiration, pilla sans vergogne les seventies discoïdes et leur sainte trinité – Giorgio Moroder, les Bee Gees, ABBA. Le refrain de l’électro-clash Innocent Ways rappelle le quatuor suédois, REDLIGHTS tout entier sonne comme un hommage à Benny Andersson et ses acolytes. Strass, paillettes, violons en plastique, mélodie ample, fluide, imparable, du genre qui reste en mémoire, vous donne le sourire et fait remuer la tête, j’adore. Il est là, le sommet du disque. Well done, Miley.
En mettant de côté la sirupeuse rengaine synthpop Let’s Get Married, la complainte planante Snow et le tire-larmes Orbit, le reste de l’album se pare – avec plus ou moins de bonheur – d’une techno-dance paresseuse, quoique pas honteuse. Fun fact ; venu en ami, ce bon vieux Wayne Coyne place quelques vocalises (inaudibles) sur l’épique Aftermath.
Au-delà du manque absolu d’inspiration, sauf à reproduire des recettes éculées déjà copiées par d’autres (le mariage seventies + électro), des tics de surproduction (plus compressé tu meurs) et de son statut de disque-poulet élevé en batterie (les crédits en témoignent, Bass Persuades est le genre d’album intégralement conçu en studio par une armée de nerds), ce dixième opus se laisse – paradoxalement – écouter. Non pas en tant qu’objet musical, il est trop peu nourrissant pour ça, mais comme le témoignage d’une artiste profondément désenchantée, qui fera en vain le tour du monde, ou d’elle-même. S’égarant dans le show-business plutôt que dans la jungle ou sur les mers du Sud, Miley Cyrus pourrait être un personnage de Joseph Conrad. Hantée par un faux pas originel (Disney ?), elle cherche l’impossible rédemption dans un idéal d’authenticité qui se dérobe à mesure qu’elle s’en approche. Ou alors, ce qui est plus probable : elle s’en fiche royalement. Miley Circus.