21 septembre 2026 / À l’heure où leurs fast-foods ferment les uns après les autres, à l’heure où les conseils qu’ils prodiguent – finances, entrepreneuriat, hygiène de vie, coaching mental, apologie de tout et son contraire – sont de qualité douteuse, à l’heure où ils s’entre-déchirent pour savoir lequel d’entre eux sera le plus vertueux, et aucun ne l’est, un youtubeur plus sensible que la moyenne met – depuis une bonne dizaine d’années – en musique son incurable mélancolie. Il faut dire que le vidéaste Félix Dupuis s’est engagé très jeune sur un sentier tout sauf éclairé : sa chaîne traite de sujets lugubres, réels ou imaginaires – légendes urbaines, phénomènes inexpliqués, lost medias, traumatismes d’enfance, fiction d’horreur. Le succès est au rendez-vous puisque Feldup compte environ deux millions d’abonnés. Loin derrière Tibo InShape, mais si ses followers achetaient ses albums, Félix serait plus célèbre que Jul ou Theodora.
Ceci dit, une signature chez Talitres et des concerts programmés en janvier prochain à la Maroquinerie, c’est très honorable – beaucoup rêveraient d’en faire autant, sachant que par ailleurs le label bordelais est réputé pour son catalogue pointu (The Apartments, Emily Jane White, The Callstore). Crédibilité underground, donc, pour un artiste qui aurait pu profiter de son aura médiatique pour asseoir sa notoriété – un bon point + un second pour ADA qui, en 2020 et toujours dans les bons coups, avait chroniqué l’album A Thousand Doors, Just One Key. Labyrinthique, la discographie de Feldup l’est incontestablement : avec Towards Happiness, le Franc-Comtois en est approximativement à une vingtaine d’opus – certains d’entre eux seraient même devenus des lost medias, un comble.
Il lui restait néanmoins des territoires à défricher. Premier disque enregistré en studio (par Amaury Sauvé), premier disque en groupe, avec les Showerheads (Rebecca, Pierre Miceli et Alexandre Wettstein), premier disque chroniqué par votre serviteur – pourrait-on, devrait-on, saurait-on être plus heureux ? Si félicité il y a, elle est – à la manière de Beirut – crépusculaire. En effet, par son sens de l’emphase, son goût du beau, sa théâtralité à fleur de peau, Félix se rapproche d’un Zach Condon biberonné au rock des années 2000. Il suffira d’entendre les cuivres de l’abrasive mélopée Running on Empty (The Sacrifice), qui neuf élégiaques minutes durant étire ses ailes tourmentées, pour s’en convaincre.
Les influences sont clairement perceptibles : Elliott Smith sur la courte ritournelle arpégée (Intro) Catch a Breath, Interpol, Radiohead (la prog-rock indus Unusual Order), Coldplay (la ballade Starless Skies) et Muse (le rageur Take Your Time). Le risque, avec de telles boussoles, c’est de confondre expérimental et bavard, lyrique et pompeux, puissant et pataud. Sauf que le groupe évite la plupart des écueils, et si la mélodie de Get Up sonne un peu teen movie ou l’atmosphérique One and the Same (Epilogue) un peu trop plat, on reste scotché par la maturité du projet. Rien que le radical Clothes on the Ground / Melting, qui rappelle The Fall. Ou les chœurs tragiques de Cover My Ears. Ou les onze folles minutes du morceau éponyme. Bref, avec cet album particulièrement abouti, techniquement maîtrisé tout autant que brûlant de sincérité, il est évident que Feldup a franchi un cap. Feldup(grade).