29 septembre 2026 / À l’heure où Lindsay Clancy est une icône féministe, il est mal vu d’afficher le bonheur qu’il y a d’être mère. Tant pis pour Camille qui, durant un bienveillant ballet de presque deux heures, met en scène, en musique et en joie les quinze dernières années de sa vie de famille. Soit un copieux triptyque, évoquant la Naissance – collage sonore de trente minutes, constitué de field recordings, d’embryons de ritournelles, d’emballements et de fous-rires ; l’Enfance – accompagnée par le violoncelliste Pierre-François Dufour, Camille compose des comptines chorales minimalistes aussi brèves qu’espiègles ; l’Adolescence, chansons plus amples, plus travaillées, plus grises, aussi, qui vous emportent ou vous irritent – comme un ado. D’un volet l’autre, on retrouve des mélodies identiques, elles évoluent, se complexifient, grandissent – mise en abyme. Telle officine humaniste soutiendra que la vision idyllique de l’expérience parentale et des dynamiques familiales dépeinte dans The Sound of Milk occulterait une réalité plus nuancée, voire sombre, vécue par la majorité des vrais gens. Argument recevable, néanmoins oiseux. La dernière fois qu’une idéologie a arrimé au réel les artistes, on dira poliment que ce ne fut pas le meilleur des mondes. Et alors que je m’apprêtais à mordiller ce disque – trop long, trop bavard –, me voilà au champ d’honneur à défendre une œuvre qui mérite mieux qu’un rappel à l’ordre, ne serait-ce que parce qu’elle contient beaucoup plus de vérité(s) que le journal précité ne semble le croire. Voici le portrait naturaliste – radieux, très légèrement inquiet (avoir des enfants, c’est aimer infiniment, mais également découvrir la peur, infiniment) – d’une artiste qui se présente à nous dans le plus simple des appareils. Non pas un corps nu, tel qu’apparaissant sur le très beau visuel de l’album, signé Sophie Calle, mais sa voix. Sa voix guérisseuse, sa voix chat noir, faite de mille voix qui soupirent, murmurent, déraillent, réconfortent, sourient, amusent, brusquent ou bercent, qui regimbent et qui émeuvent. Quoi de plus nu, mais quoi de plus habillant qu’un chant ? L’on préférera la Camille des complaintes – merveille que la lumineuse, élégiaque et liquide No Miracle – à la Camille des comptines, trop échevelée à mon goût, mais toutes les facettes de la chanteuse méritent notre attention, d’autant plus que la production brute, qui laisse entendre les cliquetis, les grincements, les bruits de bouche, les hésitations, la reprise du souffle et les vibratos, renforce l’impression de proximité – nous partageons, sinon la pièce ou le moment, la même respiration. Parce qu’il faut le rappeler, toute agaçante soit-elle quand en tics elle se perd, Camille est une interprète hors-pair. Bête de flow, sur des morceaux tels que Le voyage, Bonjour, Monsieur Garçon et À nos enfants, elle fait des ravages – tout est si beau, si harmonieux, si précis, un ravissement. Alors oui, j’entends bien qu’elle en fait trop, surtout quand elle se pince le nez ou grince ou tonne, qu’écouter The Sound of Milk en une seule traite est une épreuve et qu’on se croirait dans une publicité Ricoré (« Le soleil vient de se lever… »), mais ZUT ! S’il y a bien un truc qui actuellement m’exaspère, c’est cette injonction à la tristesse, à la morosité, au catastrophisme, martelée par un système sophiste qui a tout intérêt à ce que nous ne croyions plus en rien – il faut être vraiment aigri pour reprocher à quelqu’un son épanouissement. Franchement, verser un peu de « lait de la tendresse humaine » dans nos oreilles saturées de cynisme, ça ne peut pas faire de mal, non ?