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Il y a chez Michael Wookey quelque chose qui me ramène immédiatement à Ed Harcourt et à Here Be Monsters, cette manière de fabriquer des chansons qui semblent avoir grandi dans un endroit légèrement à l’écart du monde. On pourrait aussi croiser la route de Sparklehorse, mais sans cette mélancolie vertigineuse qui pouvait rendre les disques de Mark Linkous presque dangereux à fréquenter. Michael, lui, troque le chapeau de cowboy pour une casquette en tweed ou un chapeau melon, et préfère avancer avec un sourire en coin, même lorsque ses chansons parlent de distance, de famille ou de ces endroits où l’on ne sait plus très bien quelle place occuper. Leaving the Table a d’ailleurs été écrit dans un moment suspendu, dans un petit appartement parisien, « dans l’attente que les choses se mettent en place ».

Ce qui frappe surtout, c’est cette impression que Michael a passé du temps dans un grenier rempli de boîtes, d’objets sonores, de vieux instruments et de machines dont on ne connaît plus exactement l’usage. Optigan, Wurlitzer, Pianet, Mellotron, synthétiseurs analogiques ou piano acoustique, il ne les empile pourtant jamais comme un collectionneur qui voudrait montrer ses trouvailles. Il les réveille, leur donne une fonction, les fait entrer dans ses chansons comme un apprenti sorcier qui aurait trouvé le moyen de rendre vivants tous les jouets abandonnés autour de lui. C’est probablement ce qui permet à Muddles Up, construit presque entièrement avec des jouets, de devenir aussi lumineux, dansant et immédiatement accrocheur sans perdre cette petite inquiétude existentielle qui traverse l’album.

Il y a également quelque chose de The Streets chez Michael Wookey, si Mike Skinner avait décidé de troquer ses machines contre une six-cordes en bandoulière et de regarder le monde depuis une chambre mansardée. Mais la vraie singularité est ailleurs. Michael possède cette capacité à créer des univers entiers en quelques minutes. Une propension que l’on pouvait retrouver chez Matthias Malzieu au milieu de sa carrière, sauf que Michael écrit des chansons là où Malzieu enfile des perles avec un marteau. Brother ressemble ainsi à une prière païenne qui aurait été traversée par un rayon de lumière, avec quelque chose de plus animal qui s’immisce progressivement dans les interstices. Une chanson sur la loyauté, le doute et l’attachement, mais qui évite soigneusement de nous les expliquer.

Même lorsqu’il avance sur un fil ténu, Wookey parvient à suspendre le temps. 44 et Shabath Goy ont cette façon elliptique de nous embarquer dans une balade nocturne au bord d’un fleuve, lorsque les contours des choses commencent à disparaître et que l’on ne sait plus très bien si l’on marche encore ou si l’on flotte. Il n’y a pas besoin de grands effets pour provoquer cette sensation d’apesanteur. Quelques sons, une voix, une mélodie qui accepte de ne pas tout dire et nous voilà ailleurs.

Puis arrive The Wild Cats of Tel Aviv, et quelque chose change encore. Magnifié par Mickaël Mottet et Julien Bousquet d’Angil & The Hiddentracks, le morceau possède une gravité particulière. Cette chanson d’amour adressée à la femme et à la fille de Michael, installées à Tel Aviv, aurait pu facilement tomber dans l’emphase. Elle choisit au contraire la retenue, laissant la distance géographique devenir une présence presque physique. Il y a quelque chose dans cette chanson qui dépasse la simple perception musicale : comme si la mélodie réussissait à rendre audible ce lien invisible qui persiste malgré les kilomètres.

Climb To You retrouve ensuite la lenteur d’un slow qui avance au métronome avant de se transformer en montée vertigineuse. La batterie et les nappes de claviers finissent par former un blizzard sonore autour de cette promesse de gravir la montagne pour rejoindre quelqu’un. Une nouvelle chanson frisson chez We Are Unique Records, dans cette lignée de morceaux capables de faire beaucoup avec peu. Missed You for a While joue lui aussi sur cette retenue, alors que I Throw Down My Hands laisse la voix flotter au bord de la rupture, avec cette utilisation de l’auto-tune non comme gadget mais comme une manière d’accentuer la fragilité.

Et puis Michael nous quitte avec Bring It On. Grimé comme un homme à l’automne de sa vie, il nous laisse avec une chanson qui pourrait être la bande-son d’un Wenders inspiré, celle d’un générique qui continuerait après la fin du film, lorsque les lumières de la salle se sont rallumées et qu’il reste encore quelques images dans la tête. Leaving the Table ressemble finalement à cela : un disque peuplé d’objets étranges, de mélodies accrocheuses et de personnages que l’on ne comprend pas toujours immédiatement, mais qui finissent par nous accompagner. Michael Wookey ne cherche pas à remplir l’espace. Il sait exactement quand laisser un peu de vide, et c’est souvent là que ses chansons deviennent les plus belles.