2 octobre 2026 / C’mon Tigre et moi, c’est déjà une longue histoire. Une histoire faite de détours, de retrouvailles et de cette impression que le groupe italien a toujours refusé de choisir entre les chemins qu’il emprunte. Avec Lumina, il pousse encore un peu plus loin cette manière de brouiller les pistes. Le titre porte bien son nom et fait du bien en ces temps obscurs, mais la lumière ici n’a rien d’une évidence : elle clignote, se déplace, change de couleur et nous oblige à la suivre. On croit parfois avoir trouvé le fil, avant que celui-ci ne disparaisse derrière une nouvelle bifurcation.
Le disque est un jeu de piste impossible à cartographier, tant les tergiversations, toujours louables, sont nombreuses. C’mon Tigre fait cohabiter les machines et les instruments acoustiques, les pulsations électroniques et les sonorités venues d’ailleurs, sans jamais donner l’impression de chercher à fabriquer une improbable fusion pour le simple plaisir de l’exercice. Oud, violoncelle, xylophone, vibraphone et percussions viennent se frotter aux séquences électroniques, et tout cela semble fonctionner comme une grande mécanique dont on ne voit jamais exactement les rouages. (Lumina fait justement de cette tension entre tradition et expérimentation l’un de ses principaux moteurs.)
Il y a quelque chose d’assez réjouissant à se laisser embarquer là-dedans. On passe d’un parc d’attractions où un rap contemporain se serait enivré de senteurs orientales à une transe presque tribale, puis à une forme de soul qui pourrait évoquer Tricky débarrassé de son animalité la plus sombre. Ailleurs, Tinariwen semble apparaître derrière une dune avant de repartir aussi vite qu’il est arrivé. C’mon Tigre ne juxtapose pas ces références, il les laisse se contaminer. La musique avance par glissements, comme si chaque influence n’était qu’un ingrédient supplémentaire dans un plat dont le cuisinier refusait obstinément de donner la recette.
C’est ce qui rend l’écoute aussi immersive. Les voix elles-mêmes semblent parfois perdre leur fonction première pour devenir une matière supplémentaire, absorbées par l’architecture électronique lorsqu’elles n’ont plus besoin de raconter. Et derrière cette sophistication, le corps reste toujours sollicité. Le rythme n’est jamais très loin, mais il ne s’agit pas simplement de faire danser, C’mon Tigre semble vouloir retrouver quelque chose de plus ancien dans cette répétition, cette manière qu’a le rythme de nous faire momentanément oublier que nous sommes censés réfléchir. La piste de danse devient alors un territoire où les identités se brouillent, où le corps collectif prend le relais et où l’écoute finit par devenir une expérience presque physique.
Pourtant, rien n’est vraiment frontal. Même lorsque la musique semble vouloir nous entraîner dans une fête, une étrangeté vient toujours se glisser dans le décor. Quelque chose attire sans que l’on sache précisément quoi (Ceiling Drip Gospel), comme si la chanson possédait un pouvoir de séduction qui ne passait plus tout à fait par les oreilles. C’est peut-être là que C’mon Tigre est le plus intéressant, dans cette capacité à installer le doute au milieu du plaisir. On danse, mais on regarde autour de soi. On se laisse porter, mais une partie de nous cherche encore à comprendre ce qui vient de se passer.
Cette tension entre tradition et futurisme traverse finalement tout le disque. Elle ne cherche jamais à se résoudre complètement et c’est probablement ce qui lui permet de rester aussi vivant. Même les morceaux qui semblent les plus immédiatement accessibles gardent cette petite anomalie, ce détail qui empêche la musique de devenir simplement agréable. À l’inverse, les passages les plus aventureux ne perdent jamais le sens du groove. C’mon Tigre avance ainsi sur une ligne assez fine, quelque part entre le rituel et la rave, entre l’instrument et la machine, entre la chaleur du bois et le froid des circuits.
Et lorsque K//A\K//A finit par nous laisser partir sur cette marche sautillante et irrésistible, pont improbable entre Chicago et l’Afrique, on comprend surtout que Lumina n’a jamais vraiment cherché à nous conduire quelque part. Il voulait nous faire perdre le nord avec suffisamment d’élégance pour que nous ne cherchions surtout pas à le retrouver. C’mon Tigre continue ainsi à fabriquer une musique sans frontière fixe, qui emprunte à tout sans jamais appartenir complètement à rien. Un disque qui se danse autant qu’il se contemple, et dont les détours sont finalement la meilleure destination.