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"Magnétique" : combien de sens a ce mot ? J’en vois deux, qui s’appliquent sans réserve à ce disque. Magnétique, car il fascine, attire, comme le pôle terrestre attire l’aiguille aimantée et ne lui laisse pas d’autre choix. Magnétique, aussi, pour la rondeur tendue du son, caractéristique d’un travail d’enregistrement sur bandes et d’une amplification à haut voltage. "Separating days and night", c’est tout cela à la fois. Un merveilleux disque, noir, puissant, envoutant, qui happe l’auditeur, le fascine lors de la découverte, le hante ensuite et le récompense à chaque nouvelle écoute. L’ambiance est posée dès le début de la première face : des synthés en nappes, sombres, rampantes, avec des notes plus légères qui flottent en surface. Un crescendo, la tension monte et retombe d’un coup, la réverbération s’éteint. Silence. Très court. Arrivent alors des harmoniques de guitare basse en chapelet, qui installent un canevas sur lequel la voix se pose sans prévenir : Pierre-Georges Desenfant nous saisit d’emblée, sa déclamation est frontale et les images se bousculent comme face à un improbable conteur : ici, on ne vient pas nous raconter une histoire pour nous endormir, on vient nous mettre en alerte, on nous met face à un cauchemar et nous regardons, les yeux grands ouverts. La puissance de la voix de Pierre-Georges connait peu d’égal. Les mot sont lachés plutôt que prononcés, pas d’effet de style, de mélo, de pathos : juste du texte, de l’intensité, de l’intention. L’entame du disque est parfaite. "Back to the hills", le second titre, débute par un tapis de guitares rappelant les travaux de Fripp & Eno, des notes de guitare égrenées par dessus, et toujours cette voix, un peu plus lointaine, un peu plus jouée cette fois. Le développement se fait progressivement, par l’ajout de choeurs, de notes de piano, toujours économes. La tension ne se relache pas vraiment mais change de ton, comme l’atmosphère d’un lieu au fil des moments de la journée. On se dit alors que si tout est de cette trempe, ce disque comptera. Quelques secondes de silence puis de nouvelles nappes se déploient, une basse martèle des accords dans le fond, des cloches électriques marquent le temps, et la voix revient nous raconter une autre histoire. Des paysages urbains défilent, arrières cours désertées, alignements d’entrepôts, frigos industriels, ciel gris, espaces monochromes. La première face se clôt par un titre joué à la basse en arpèges, voix suspendue, un peu plus chantée, des notes se glissent sous les mots, les doigts glissent sur les cordes et leur arrachent quelques soupirs amplifiées par la réverbération. Le dépouillement va tout aussi bien que le plein à Blackthread, et la face A est une sombre réussite. Quelques secondes s’écoulent et la face B démarre. Toujours cet ostinato de nappes graves, 6 accords de basse, sales, dans la distance, et une voix un peu plus chantée que sur les autres titres, avec un texte plus répétitif. Comme avant, l’équilibre qui s’est patiemment créé est submergé par l’arrivé de sons plus agressifs, ici des nappes abrasives qui menacent à tout instant de partir en larsens. Comme sur l’entame de la première face, le crescendo s’arrête net, laissant la place au morceau suivant. Basé sur une boucle et une basse minimale, en accords égrenés, "Life of Brian" est peut-être le titre le plus mélodique du disque, et le seul qui me rappelle un disque déjà entendu. Mêmes intonations, même tendance à monter au coeur des couplets pour revenir ensuite sur une scansion basse que sur "The Blue Moods of Spain". La différence, et elle est de taille pour moi, c’est que Blackthread me transporte là où Spain me laisse de marbre. Le titre se développe par l’arrivée de percussions électroniques, graves sourds et claquement métalliques diffus. La montée semble s’installer mais s’estompe bien vite, laissant la basse et la voix clôturer le titre dans le dénuement. Le titre suivant est également construit sur une boucle, toute en transparence, avec un pattern de notes de basse graves qui tisse la trame sur laquelle la voix nous fait part de ses errances, mentales ou géographiques... L’économie de moyens est ici à son comble, très vite la boucle disparaît et seuls subsistent une nappe grave, quelques notes de basse et un simple note de synthé modulée ; l’effet est pourtant maximal, un paysage de désolation se découvrant au fil de notre avancée. Somme de la face B, "Play it by ear" démarre comme la fin de la face A, par une basse comme seul contrepoint à une voix puissante et désespérée. Pour clôturer son disque, Pierre-Georges Desenfant s’est ici adjoint les services d’une chanteuse qui apporte un peu d’air dans les choeurs massifs qui scandent la fin du titre, et d’un batteur qui fait résonner ses peaux détendues et ferrailler ses cymbales dans une atmosphère de forge, toute en souffle, rouille et chaleur. Si "Separating day and night" est parfaitement pensé et produit (le travail de Christophe Chavanon est remarquable), ses éléments constitutifs pourraient sembler familiers : nappes graves, percussions sous-jacentes, crépitements et souffles affleurant par moment, éléments mélodiques répétitifs et spartiates. La différence est dans l’impact : tout ici fait sens, la voix, les textes, les sons, les agencements. Le disque est élégant car sans la moindre faute de goût mais également puissant et extrêmement prenant. L’écoute répétée de ce magnifique album nous confirme l’évidence : nous sommes ici face à une oeuvre d’une grande maturité. Une réussite totale, qui pour moi est LE disque de 2013.




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