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Certains disques exigent une chronique rédigée dans l’urgence, cela afin d’immédiatement capter une première sensation fiévreuse. D’autres, en revanche, de par leurs abysses et leurs profondes inclinaisons dépressives, demandent un certains temps d’acclimatation. Il en va parfois ainsi de la musique : il faut se l’apprivoiser, faire sien les démons de l’auteur, ne pas brusquer les écoutes pour mieux en saisir l’ambition comme le propos (tout du moins, essayer). Se souvenir d’albums aussi complexes et crépusculaires que « Remué » (Dominique A) ou « L’imprudence » (Bashung) : une première écoute déconcertante, voire agressive, fit progressivement place à ce sentiment de dépendance qui parfois nous lie à un disque. Oui : certains albums se méritent, certaines musiques exigent la prudence de l’auditeur afin que ce dernier puisse outrepasser les clichés faciles lui venant à l’esprit (du genre : dark, claustro, suicidaire… Des mots pratiques généralement employés lorsque l’auditeur – ou le chroniqueur – admet implicitement ne pas trop savoir que penser du disque écouté).

Il m’a fallu du temps avant de sincèrement aimer (et peut-être aussi comprendre) les onze pièces aussi magistrales que glaçantes constituant le dernier album d’Emmanuel A, « La Découverte ». Non pas qu’il s’agisse là d’une musique traquant une certaine forme d’hermétisme (bien que ce disque soit composé par un évident mélomane, la complexité des arrangements happe toujours l’auditeur là où il ne s’y attend pas – une ensorcelante mélodie au piano, un apport féminin aux chœurs, une embardée de guitares hystériques) ; simplement, depuis longtemps en France, la noirceur n’avait paru à ce point douloureuse qu’elle conduit ici l’auditeur vers une identification un brin masochiste. Personnellement, « La Découverte », depuis sa réception en novembre dernier (oui, déjà), pouvait prétendre au titre d’idéale bande-son de mon quotidien. Or, il arrive que l’auditeur prenne peur face à un disque lui ressemblant trop (surtout lorsque le propos général tire invariablement vers les accidents de la vie – un titre se nomme d’ailleurs, à juste titre, « Symmetry of Accident »). Trop de connivences avec un disque sinistré, surtout en période sinistrée, incitent parfois le convaincu à remettre les prochaines écoutes à plus tard, en attendant des jours meilleurs. Emmanuel A ne s’adonne effectivement guère à ce qui, la plupart du temps, permet à des albums lugubres d’entretenir une connivence distanciée avec le public : l’apport littéraire, l’inclinaison poétique, l’expérimentation affichée, que sais-je ? Chez Emmanuel A, la matière est brute, dégraissée de toute joliesse comme du moindre clin d’œil complice. Paradoxalement, « La Découverte » est un disque qui ne lésine guère sur l’abondance instrumentale (piano, guitares, basse, synthétiseurs, harmonium…). En résulte pourtant un formidable travail d’épure qui participe certainement à l’atmosphère intimiste, voire dérangeante, conduisant l’auditeur troublé (et tremblotant) à se repasser en boucle ces onze titres portés sur la couleur noire (parmi les intitulés : « Ultra Black », « Black Kiss », « Black White Chaos »).

Et puis il y a, chez Emmanuel A, des mots comme Ian Curtis en écrivait entre deux crises d’épilepsie, des mots qui ne trichent pas, des tournures parfois intimidantes, des ravins lexicaux qu’il est bon d’extraire du flot ininterrompu de la pensée (car, c’est une évidence, écrire sur le terrain du nihilisme permet de canaliser, du moins quelques temps, la noirceur qui nous bousille le quotidien). « La Découverte » raconte ceci : « Death is inside you », « Absorb me, accident », « Kiss me before i cry », « Penetrate me, please » ou encore « A big sponge will fall down on me »… Certains parlent, et parleront, à propos d’Emmanuel A, de musique gothique. Peut-être. Pour ma part, les étiquettes volent ici en éclats (dans le flou des références, j’y entends même un aspect cabaret). L’indescriptible magma sonore de « La Découverte » ne révèle que sa mise à nue, son indécence vers laquelle, pourtant, nous ne cessons de revenir, masochistes et heureux de l’être. Matière noire. Entité vivante.




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