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Eagulls against Breton...Ou deux conceptions de la musique. L’une rétro futuriste, telle que Simon Reynolds a pu la décrire dans Rétromania. Celle d’Eagulls, tellement référencée, gorgée d’influences, de fragments entiers qu’il est désormais impossible de la dater, de la situer dans l’échelle temporelle. Une relecture post-punk, si parfaite, si conforme à ses matrices. De The Fall, à Wire jusqu’au Gang of Four, avec des apports plus sulfureux encore. Plus fort, plus vite, plus puissant, tous les temps mêlés et chargés comme jamais d’une énergie folle. Intemporelle donc. Les portes d’un musée qui s’ouvre sur le futur.

L’écoute se transforme alors en véritable visite, conformément à la définition d’un musée : cette « institution qui acquiert, conserve, étudie, expose et transmet le patrimoine matériel et immatériel de l’humanité et de son environnement à des fins d’études, d’éducation et de délectation »...Eagulls est un lieu de ce genre. Il propose une musique qui a elle seule est un voyage dans le passé punk, dans ses fractures, renaissances, nuances et chapelles. Repensant ainsi cette musique, la projetant dans l’avenir, lui redonnant fraîcheur et légitimité. Il s’agit bel et bien de transmission et de plaisir.

Mettre ses doigts dans la prise électrique, rejouer, jouir à nouveau d’œuvres mirifiques, mythiques, qui sans le travail de relecture de groupes comme Eagulls seraient figées dans un temps révolu. Les Clash seront toujours de ce monde. Ainsi, la chaîne ne se brise-t-elle jamais vraiment. Se pose alors la question du devenir subversif de cette musique. A présent tellement sacralisée, codée, quasi institutionnelle, quand bien même, techniquement, sa puissance n’a jamais été aussi forte. Qu’en est-il de la contestation sociétale, du manque de moyens, de la réflexion parfois philosophique, ou sociologique, qui était le lot des formations punk et post-punk historiques ? Qu’en est-il de la saine violence de ce mouvement, capable de se détruire, de naître dans le ventre du marché, puis de s’en défaire ? Capable de briser les règles, qui au fil des années, immanquablement, finissaient par structurer musique et milieu...Puis de se réinventer, de fond en comble. C’est là peut-être la limite d’Eagulls, groupe jouissif, mais si conservateur.

L’autre conception de la musique pourrait être portée par Breton. Musique avant-gardiste, sui generis...Brassant, depuis son premier album, des sons novateurs, une rythmique sans équivalent, une électro parasitée. Avec le risque de dérouter, de se tromper forcément. D’errer dans son laboratoire, puis de s’y perdre. Ou de traduire, au contraire, la singularité d’une époque. De lui offrir sa musique. De planter les graines d’une nouvelle lignée musicale. War Room Stories a cette ambition, poursuit cette folle destinée. Les référents sont inexistants, ou si bien assimilés qu’ils sont invisibles. Ce n’est pas un musée que l’on visite, mais le présent, aussi impalpable qu’il soit par définition. Seul l’avenir fera de ces morceaux des classiques, eux-mêmes revisités, ou de splendides tentatives ratées, dont le rock progressif est si coutumier. Cimetière où viennent s’amonceler les expériences périlleuses.

En attendant, de friches urbaines en villes reconstruites, de Londres à Berlin, Breton compose et diffuse une musique anguleuse, électronique, froide, désespérée, qui ressemble parfois aux espaces immenses que la cité contemporaine peut générer. Halls d’aéroports, bâtiments abandonnés, esplanades venteuses...Sonorisés par un mélange paradoxal, euphorisant plombant, de musique pop, hip-hop...Matraqué d’électro et de filtres. La musique de cette fin du monde ? Dont l’âme s’épuise mais qui subsiste, comme une humanité dissimulée derrière ses murs technologiques, urbains.

Eagulls, War Room Stories…Deux visions de la musique…Du monde. Le salut viendra-t-il d’une relecture constante d’un passé ressuscité ou de la table rase ?...




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