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Nous sommes le 11 avril 2014, ce soir là, un vendredi à Brest, au Quartz, le centre culturel de la ville.... La salle est bondée, surchauffée et fébrile.

Le public est dans l’impatience fiévreuse des grands évènements. Ce soir là, un soir pas comme les autres, on fête les vingt ans de carrière de notre figure locale. Vingt ans que ce monsieur ballade son désespoir bonhomme de défaite en presque victoire, de spectacle à la limite du soutenable en quiétude retenue...

Ce soir, quand il arrive sur scène de son pas maladroit, monte la ferveur du public déjà conquis à sa cause, par delà un chauvinisme, au delà de la fidélité... On la sent cette ferveur comme la marque de ceux qui se reconnaissent dans ces blessures... On la ressent dans ses entrailles cette vague qui monte comme ces encouragements de supporter lors d’un match difficile du stade brestois....

En cet instant là, je me rappelle ce moment partagé avec Miossec chez qui j’ai passé quelques instants non loin de la côte bretonne en 2010 lors de la coupe de monde de Football... Je me rappelle ma maladresse devant ce sport que je ne pratique pas et auquel je n’entends rien, je me rappelle cette ferveur justement de l’auteur de "Baiser" devant ces garçons qui couraient après un ballon rond... Je me rappelle aussi ces regards échangés, cette écoute attentive des autres.... Ce soir du 11 avril 2014, de ferveur, il sera question... Face à un public qui découvre en direct "Ici Bas Ici Même" qui ne sortira que le lundi suivant... On sent cette impatience, cet appétit, cette soif à découvrir les nouveaux mots complices du camarade de souffrance. Habillé de noir et coiffé d’un chapeau, Miossec arrive à petits pas sur scène. A nouveau, monte en moi en souvenir, celui de ce titre de Valérie Leulliot, "Mon homme blessé", avec ce texte écrit par le brestois. On se reconnaît en cet homme revenu de toutes les dérives, on retrouve des peurs cousines dans cette tôle froissée et endommagée, cet homme usé mais jamais désabusé. On croit en cette attirance vers l’apaisement. A Brest mêm comme on dit par ici , Christophe MIossec n’est pas une icône, il n’est pas le nom d’une rue, il fait partie du décor... Du cabaret Vauban aux rues interlopes de Recouvrance, de la place Guerin au quartier de Saint Pierre, on le croise partout, sur les murs, dans les rues, dans l’ambiance morose de la ville. IL s’est nourri de Brest mais Brest s’est également nourri de lui. Il fait partie de notre décor quotidien comme ici près de l’école de mes filles non loin de la Place Guerin, foire aux miracles de Brest. Il nourrit l’imaginaire de la ville en icône familière comme Prévert, Queffelec père,comme le Marquis de Sade qui déambulait dans la rue de Siam.... Comme un Kerouac halluciné en quête de ses origines bretonnes dans une errance sans rêves. Comme de ce cortège royal asiatique en d’autres temps, comme les évasions d’un Vidocq, comme les boulets des bagnards qu’on traînait de Pontaniou jusqu’aux navires qui les méneraient jusqu’aux îles du diable et du levant, comme ces fumeries d’opium rue de Saint-Malo, comme la Tour Tanguy qui fait la pute avec les michetons de la Naval le long du pont de Recou... Comme l’arsouille et ses ouvriers qui retournent à la carré... Miossec est de ceux-là, un prolétaire de la chanson française, jamais embourgeoisé et attaché à ses angoisses, ses déficits et ses impasses Ce n’est pas encore l’heure des bilans mais déjà celui des constats, de ceux qui témoignent des accidents, de ceux qu’on règle à l’amiable, de la main à la main, de renoncement en renoncement ("On vient à peine de commencer")

Ce n’est pas sans raison si Miossec a fait appel au brillant mélodiste qu’est Albin De La Simone qui donne dans leur collaboration des couleurs jamais très éloignées de Massimo Marchini alias Jean Bart ou la musicalité de Paul Buchanan avec ce cœur qui chute, avec cette clairvoyance de ceux qui un jour ne seront plus là... Il faut entendre la voix toute en délicatesse de Nathalie Réaux (Pagan Poetry) qui propose une suavité nouvelle dans les aigreurs du brestois ("Le Coeur")

Nous voici au sein des cirques aux freaks improbables, aux fêtes foraines pathétiques, de celles qu’aime Tom Waits ("Samedi soir au Vauban")... Nous retrouvons ces nuits de dérapage au Cabaret Vauban avec ce vieux garçon de café bougon qui rumine ses mauvaises pensées en préparant les magnums de whisky que le foule anonyme engloutira le soir venu....Nous retrouvons ces ambiances enfumées, ces jurons dans le public, ces quêtes d’énergie, ces volontés particulières... Entre le sang et le courant d’air, l’espace est ténu avec ces échos de basse du "Seven Nation Army" de vous savez qui ("Qui nous aime")

Puis nous nous perdons parmi les lignes de flottaison, nos ceintures de plomb pèsent bien trop lourd, nous cherchons le lest, nous assaillons nos amarres mais rien n’est droit, tout est dans les angles ("Ce qui nous atteint")...

Pour paraphraser l’ami Morrissey, chaque jour est comme la Toussaint, nous les accumulons nos morts, nos espérances pas assouvies, nos rêves reniés, nos amours trahies, nos croyances éteintes, nos forces étouffées, nos proches perdus de vue mais peut-être l’espoir se cache t’il dans les cendres de ce feu mourant ("Nos morts")

La vie finalement ce n’est qu’un perpétuel questionnaire à choix multiples. Malheureusement, nous n’avons ni gomme ni crayon à papier pour corriger nos erreurs. Il faut entendre ce piano à la Mike Garson qui nous enveloppe de sa frénésie ("Répondez par oui ou par non") Vous êtes-vous mille fois réveillé à côté d’un corps que vous ne connaissez pas, sans même le souvenir de l’instant consommé ? Avez-vous parfois regretté certains mots dits, certains mots tus, certains mots de trop ? Vous regardez-vous encore dans le miroir sans baisser les yeux ? Assumez-vous tout dans votre passé ? Vos échecs, vos réussites, vos défaillances ? ("Bête comme j’étais avant") Mais il faut toujours être en résistance contre l’absurde, contre le dédain de soi et des autres, il faut se combattre,il faut être contre ("D’attaque") Il faut combattre la lourdeur et la fièvre qui nous guettent, retrouver la grâce du malaise à l’espérance du poison... Percevoir le brillant de l’avenir dans les murmures de Miossec ("Le plaisir, les poisons") Il y a toujours des temps... Des temps pour les voyages, emplis d’enthousiasme, dans les hors pistes.... puis en vacances organisées, tout bien en ordre, dans les campings paresseux... puis en périple dans sa tête, immobile et fragile, dans ces chambres surchauffées... puis en touristes de nous-mêmes, dans l’éparpillement de nos identités en déliquescence.... Retour à ce 11 avril 2014, au Quartz à Brest, face à un public debout, Miossec quitte la scène. Quelques minutes, que Nathalie Réaux soit remerciée ici pour sa gentillesse, je me retrouve dans les coulisses et je retrouve ce même homme timide et ses échanges de regard, son écoute attentive alors que je lui dis ces mêmes phrases lambda, ces mêmes compliments... Ce jour-là à nouveau, je l’ai revu cet homme blessé mais assagi, cet homme lucide et doux, cet homme heureux sans doute....

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Toutes les photographies sont de Martial Morvan Vous pouvez retrouver son travail ici : http://www.flickriver.com/photos/martial-morvan/ https://www.facebook.com/pages/Pictures-On-MRS-Martial-Morvan/203987202977692?fref=ts




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