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D’abord il y a un conseil, un ami qui vous dit "ce disque là, il est pour toi"... Et c’est là qu’on reconnait ses vrais amis, ceux qui vous ont compris dans l’infini complexité de vos attirances et hésitations perceptibles, dans ce regard qui se voile, dans cette main qui s’égare, dans ce mouvement presque immobile, ce pianotement fragile de la table sous nos doigts...

Comment découvrez-vous un disque ? Cette interrogation m’est venue suite à une discussion sur un réseau social bien connu avec un des chroniqueurs de mon émission Le Cabinet des curiosités, à savoir le toujours clairvoyant Dave Le Monocle... Nous nous rappelions la découverte de certains albums fondamentaux, l’instant T de cette rencontre avec le virtuel, avec l’impalpable émotion ...

Pourquoi certains moments comme celui d’ouvrir pour la première fois la pochette cartonnée d’un vinyle ou le boitier plastique d’un cd, ces objets somme toute futiles, pourquoi ces moments restent ils gravés dans nos mémoires comme le premier sourire d’un enfant, ses premiers pas, son premier "Papa" dit ? Sans doute nous revient alors la saveur de cette première fulgurance, de cette première évidence...

Parfois, je ne sais pas pour vous, mais certaines de mes découvertes relèvent du hasard pur, du fortuit... Ici, ce sera la pochette qui m’attirera le regard, là le nom de l’artiste ou de l’album évocateur de fragrances prometteuses.... Je me rappelle encore de cette première fois où je vis la pochette de cet album de L’Altra, "In The Afternoon" avec ces coquelicots entre éclosion et déliquescence.... En voyant cette pochette, je savais que je tenais là un grand disque... Sans tomber dans une prétention de l’arrogance, je puis dire que chaque fois que j’ai suivi cette intuition là, jamais je ne me suis trompé. Il en est de même d’une adaptation de "La Nuit Transfigurée" d’Arnold Schönberg ou encore des "Chants d’Auvergne" de Joseph Canteloube mais aussi de l’ensemble de la discographie sublime de Dakota Suite.

Ma découverte du sobrement et clairement intitulé "PIano Sounds", c’est à la fois à un bon conseil et une pochette que je le dois, Le bon conseil, je le dois à l’auteur de la pochette, Jerome Sevrette le photographe du projet Terres Neuves et auteur de pochettes pour A Singer Must Die ou encore And Also The Trees... Jerome me dit : " Ce disque, il est pour toi"

Si comme moi, ces frontières poreuses entre la grande musique et la Pop ne vous font pas peur... Si le piano de Dustin O Halloran, les travaux de Library Tapes, la chimique substance de Tim Hecker font sortir votre écrin de votre cœur, alors sans doute gouterez-vous à la mélancolie très 19eme de Sylvain Gourlay....

Ici, point d’expérimentation... Pas de goût de l’ellipse à la John Cage ni de posture sérielle. Sylvain Gourlay, c’est ce pianiste discret dans le fond de ce bar... Vous êtes au milieu d’une conversation, ce soir d’été et puis en l’espace d’un instant, là où une seconde avant, vous n’entendiez que le brouhaha des discussions, où la parole de l’autre n’était que verbiage stérile, inflation d’égo, petitesse des mots... Là d’un coup, tout prend sens, l’autre, vous comme sorti de votre corps... ("1985")

Lentement, vous sortez de cette carapace engluante, de ce corps.... Vous avez déja vu ces insectes qui surgissent de l’obscurité et viennent se brûler contre la chaleur de la lampe au dessus de votre tête ? ("Kind Of Light)

Quelle étrange impression que celle-çi, de planer en ce lieu.... Quelle liberté d’un coup !!! Pourquoi résister à l’attirance de ce dehors qui bouleverse ma boussole intérieur comme le magnétisme d’un triangle isocèle des Bermudes ? ("Walking Away")

Dans la rue, les odeurs sont plus fortes, pas forcément désagréables mais plus palpables... Mais quel est cet étrange personnage que nous croisons, habillé d’un haut de forme et d’une queue de pie ? Sa canne claque le trottoir comme un glas qui sonne les humeurs...

Il est étrange ce dandy comme intercalé entre des territoires de pacotille, comme dans une carte postale de la reconstruction entre poésie et imagerie d’Epinal d’une maison de Geishas ("Okinawa")...

Le trolley-bus traverse déjà la grande rue mais au loin n’est ce pas une grande roue et les bruits d’une fête foraine qui anime de leurs couleurs la nuit ?

Oh mais voici un homme tronc et ce Monsieur Muscle qui toise la foule apeurée... Plus loin l’homme crocodile qui sort de ce cabinet des horreurs et qui s’engouffre dans le taxi qui l’emporte ("Dauphine")

Sans me l’expliquer, je décide de le suivre comme un Nestor Burma effacé.... Les lieux défilent dans une litanie obsessionnelle. Rues et encore rues... Puis des routes et encore des routes... Je dois me battre contre le vent pour avancer et encore avancer... Je suis tellement concentrè sur ma bataille contre l’élément que je ne prends que tardivement conscience que sous moi se dressent soudain des falaises et à leurs pieds, la mer meurtrie ("Eolia)

L’océan n’est pas bleu, il est sépia... Ses vagues ne sont pas blanches, elles sont tempête, l’écume n’est pas douce, elle est neige froide et pénétrante ("Melancholia") La nature est pulsatile, elle est puissante, elle est rythme ("MIBM")... Elle est ce vieil homme qui rejoint son frère perdu de vue avant les grandes échéances... Elle est ce sillon qui balafre les traits, elle est cette entaille qui pourrit, elle est ces parenthèses qui nourrissent les doutes ("Paradisio")

Face à moi, se dressent les monolithes de granit, mordorés sont les reflets comme des perles d’érosion, et cette chaleur qui monte, cette heure bleue, cette dégradation de nos consistances ("Summer Dawn")

Sous moi, j’entends mille langues étranges et étrangères, citadelles de Babel d’un espéranto sans sens... Je suis cet adolescent maladroit, parmi ces gens qui ne parlent pas ma langue, qui parlent de moi devant moi, que je ne comprends pas, que je ne distingue pas. Je sens leurs regards qui me traversent, je sens leur jugement, leur jalousie, leur envie... Sous moi, j’entends leurs mille plaintes, leurs mille hurlements, leur mille supplications que rien ne satisfait (Sevim)

Voici mes pas dans un Portugal fantasmé, une Espagne que Garcia-Lorca a déserté, que Picasso s’est lassé de peindre... Me voici dans le vert cadavérique des longilignes créatures de Modigliani à la sensualité malade... Me voici prisonnier des courbes d’un marcheur captivé de Giacometti, me voici dans ces états intermédiaires proche de la dissolution, de la désintégration, du néant ("Carona")

Rien ne se perd, tout se vomit, tout divague et rôde la torpeur nauséabonde.... Je ferme les yeux, espérant y voir plus clair...

Finalement j’émerge de ces instants là alors que la musique s’interrompt... Je me retrouve face à cette personne au verbiage futile qui participe de ce brouhaha... Je me rends compte que devant moi se dresse un miroir et que je n’y suis qu’un de plus qui soliloque parmi les bruits, je n’ai pas d’autre choix de me taire et de me laisser submerger par ce bruit qui m’entoure....

Sous mes yeux me reviennent cette pochette et les traits de ce jeune homme et de ce regard bleu ensorcelant et ce titre comme une promesse d’envoutement , comme un envol vers des terres aux noms exotiques et usés, Cochinchine, Siam et terre de Feu, Sakamoto, Glass, Einaudi, Rachmaninov, Satie....

Par delà la seule pochette, voici le complément idéal à des voyages astraux avec aussi ces relectures électroniques une fois loin du seul exercice de style ou de l’anecdote trop respectueuse (Llorca, Tim Baker, Charles Webster ou Readymade FC)

Car finalement, la seule chose qui nous enferme c’est ce corps fait de chair, de sang et d’os, éparpillons nous dans un puzzle sans logique

www.sylvaingourlay.com




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