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Ce qui est bien avec Craig Armstrong c’est que l’on sait à quoi s’attendre. Le problème avec Craig Armstrong c’est que l’on sait à quoi s’attendre. On ne présente plus ce compositeur-arrangeur de talent qui a travaillé sur les disques de Massive Attack (ce qui n’est quand même pas rien), écrit des musiques de films à succès (Moulin Rouge, Roméo + Juliette, …) et sorti des albums sous son nom avec un succès égal. Formé à l’école du classique, l’Écossais se moque bien des chapelles, des courants et autres règles de savoir-vivre musical, et montre régulièrement qu’on peut mélanger les genres sans dégrader, s’autorisant détours et diversions. Il est l’auteur de magnifiques moments musicaux.

Il revient ici avec « It’s Nearly Tomorrow », un album qui reprend la recette de « The Space Between Us » (1998) et « As if To Nothing » 2002, à savoir une collection de morceaux pop-électro-symphoniques à l’écriture cinématographique et aux orchestrations amples enluminées, alternant instrumentaux et morceaux chantés par des voix connues. Si « The Space Between Us » avait pu irriter les tenants d’un songwriting dépouillé, intime, chaud, serré, il avait aussi tiré quelques larmes et conquis un vrai public en osant des cordes en cinémascope par jour de grand vent sur une corniche écossaise, en ouvrant les fenêtres pour laisser entrer les bourrasques symphoniques hivernales et l’abondance d’arrangements qui remuent sans noyer le morceau. Et puis il y avait surtout le tour de force originel, les voix. Armstrong a un don : composer un casting vocal parfait, aller chercher des voix que l’on connaît et que ses compositions vont mettre à nu pour leur faire, nous faire, toucher quelque chose de l’ordre de la Vérité, de la Beauté. Pour Liz Fraser chantant « This Love » et Paul Buchanan reprenant « Let’s Go Out Tonight », Craig Armstrong a gagné ma reconnaissance éternelle sur ce premier opus. Le deuxième, « As If To Nothing » reproduit (un peu trop ?) le même schéma et surprend moins. C’est le principe d’une recette que l’on maitrise trop bien, que l’on exécute les yeux fermés, mécaniquement : le résultat est bon, égal mais il manque parfois cette excitation de la surprise, de la découverte. Même si au détour de quelques morceaux l’émotion arrive (pour moi ce fût Evan Dando, le playboy des Lemonheads sur « Wake Up In New-York » ou Antye Greie-Fuchs sur « Waltz »), même s’il convoque Bono, même si la maitrise est indéniablement là, ce qui séduisait avant pourrait agacer, ce qui plaisait pourrait lasser.

Troisième étape de ce parcours donc, l’album « It’s Nearly Tomorrow » ne bouleversera pas l’ordre établi : les détracteurs y trouveront tout ce qui les insupporte, les amateurs loueront une fois de plus cette beauté des compositions, des arrangements et des orchestrations. Bref, le débat sera probablement stérile. 17 chansons, 17 pièces, 17 scènes qui semblent composer un long-métrage, 17 morceaux ajustés comme il faut, avec du vent, de l’air, des cordes, des décors, du piano, des instrumentaux délicats, d’autres un peu plus ampoulés, bref tous les ingrédients habituels. Ce qui devrait mettre pas mal de monde d’accord c’est une fois de plus le casting haut de gamme et impeccable qui a été convoqué pour emballer les cœurs avec le trompettiste Chris Botti qui vient par exemple réchauffer un peu l’ambiance sur « Inside ». Ou, même si elles ne font pas oublier Liz Fraser, l’écossaise Katie O’Halloran qui pose sa voix chaude et douce sur « Strange Kind Of Love », et Jerry Burns, habituée des lieux (elle avait co-écrit « This Love » avec Armstrong), qui séduit et cajole sur « Dust ».

Et puis il y a ces trois morceaux qui justifient à eux seuls l’existence de cet album : « All Around Love » (11) et « It’s Not Alright » (15) où la voix légendaire des Blue Nile, la voix suave et toujours aussi poignante de Paul Buchanan emmène comme d’habitude les morceaux vers des cimes où l’émotion est difficile à contenir. Et enfin « Crash » (6), simple ballade en apparence où la voix de Brett Anderson, désormais un peu brisée, recentrée, dénudée mais surtout bouleversante, se balade sur un fil le temps un long moment, et rend ce morceau déchirant. Imparable grand frisson du disque par un interprète au sommet de son art.

« You have to be surrounded in beauty, ‘cause everything outside is so dark » chante Brett. On a peut-être ici la clé de la philosophie esthétique de Craig Armstrong. Il y a quand même un vrai talent dans tout cela, et de la beauté. Alors oui, on a parfois une impression de déjà-entendu, (il y a plein d’artistes à côté pour satisfaire votre soif de nouveauté et de surprise), mais on ne peut pas décemment en vouloir à un type qui fait chanter Brett Anderson comme ça et qui sur le même disque offre à Paul Buchanan deux occasions de nous rappeler quel précieux et immense chanteur il est.




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