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En mars 2013, chez Nationale 7 à Paris, Michka Assayas, venu présenter le recueil In A Lonely Place à quelques happy fews issus de la même famille, gratifia le public d’une reprise, à la mandole, de… « In A Lonely Place » (Joy Division). Au préalable, le romancier expliquait ainsi son passage de l’autre côté du miroir : se jeter dans la composition musicale afin de partager une expérience avec son fils Antoine de 16 ans (possesseur d’une batterie électronique). Pour Assayas, il s’agissait d’abandonner la position observatrice pour (enfin) oser se produire en public – avec une noble cause à la clef. Trois ans plus tard, c’est à cette aventure intime que nous convie Un Autre Monde, non sans distance humoristique.

La première partie du livre revient sur les jeunes années d’Assayas : découverte du rock (ou de la pop), obsession des classements, lecture du Melody Maker, remise en question avec l’apparition du punk puis (surtout) du post-punk, l’écriture à Rock & Folk, les rencontres avec Martin Hannett, Bono ou Echo & The Bunnymen… Une trajectoire que l’on craint de connaître par cœur (Assayas, en effet, a déjà beaucoup écrit sur les prémices de son rapport au rock) mais qui possède ici un regard dévié, totalement inédit chez l’auteur : ce parcours atypique n’est pas raconté par le journaliste mais par… un musicien frustré ! Assayas révèle là, outre sa maladresse à jouer d’un instrument tout en gardant le bon tempo, une frustration l’ayant longtemps accompagné : l’impossibilité d’appliquer par soi-même la philosophie du mouvement punk qui plaçait l’amateur au-dessus du virtuose accompli. Le jeune Assayas prend certes des cours de guitare puis s’exerce en compagnie d’autres musiciens, mais il se décourage très vite. L’écriture sera son substitut. La composition ? Il se sent trop « médiocre » pour cela, quand bien même cette envie (ce besoin, même) lui tenaille le corps et l’esprit. Affaire classée ?

Adulte « installé », romancier acclamé, rock critic générationnel, Michka Assayas n’en conserve pas moins une note de regret, celle de n’avoir jamais persévéré dans le maniement d’un instrument. Pourquoi, à bientôt cinquante ans, oserait-il rattraper cette envie de jeunesse ? La réponse viendra d’une autre jeunesse : Antoine, adolescent semblable à d’autres, commence à lui faire les poches, à dérober le numéro de compte de sa grand-mère (avec l’intention de rembourser l’emprunt), à s’isoler dans son petit univers. Par quel moyen rétablir la communication lorsque les mots ne servent à rien ? Conseil de Bono à Michka : « Et si tu essayais de faire quelque chose avec lui ? » Oui, mais quoi ? Il se trouve qu’Antoine joue de la batterie, avec talent. Déclic : et si le père formait un groupe de rock avec son fils ? Voilà qui offrirait à Michka une réelle motivation pour reprendre l’apprentissage musical ; mais surtout, par ce schéma, le père deviendrait l’élève du fils, comme un rééquilibrage parent / enfant…. Une trame digne de Nick Hornby ! Un Autre Monde, à ce stade, décrit la façon dont un père et son fils apprennent à (re) devenir copains. Avec des détails absolument savoureux : une visite dans un magasin de Pigalle afin d’acquérir une basse pour débutant (destinée au père !), les premiers concerts qu’Assayas envisage telle une entreprise de sabordage (l’auteur du Dictionnaire du Rock, en concert surprise, avec son fiston à la batterie et une jeune fille gothique au chant), la difficulté d’obtenir des dates au sein du très convoité microcosme parisien (n’importe quel musicien débutant – ou pas – s’y reconnaîtra)…

Double sujet : comment un célèbre chroniqueur se transforme-t-il, progressivement, en un musicien aussi légitime qu’épanoui ? Comment la musique permet-elle à un père de renouer contact avec son fils alors en plein âge difficile ?

Pourtant, le meilleur d’ Un Autre Monde, du moins ce moment où Assayas décroche une vérité universelle, est encore ailleurs. Quel intérêt aurait un « professionnel » reconnu à s’essayer à une nouvelle discipline qu’il ne maîtrise pas forcément ? Tout simplement : la peur de l’échec, donc un carburant essentiel pour accepter de s’y lancer. Assayas en parle magnifiquement : pour lui, donner une conférence ne présente aucun enjeu crucial – l’oral est son domaine – ; en revanche, monter sur scène, jouer d’un instrument et chanter, ceci renvoie l’adulte Michka à ses jeunes années dans la presse musicale (crainte de ne pas réussir à écrire le papier demandé ou de s’y lancer à la dernière minute). Un Autre Monde parle d’un enfant un jour adulte (Antoine), mais également d’un adulte qui retrouve le feeling de son enfance (Michka). Et au centre, comme une pierre magique, le rock, éternelle réponse à nos maux et tâtonnements (l’âge importe finalement peu)…

Merci, Michka, de nous rappeler que la musique dépasse largement l’étape de l’enfance ; et qu’à son contact même un adulte peut y entrevoir une soudaine révélation secrète.




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