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Quand un label fête ses quinze ans, nous applaudissons, nous sortons les disques en regardant le chemin parcouru. Quand c’est We Are Unique Records fête ses quinze ans, nous sortons les disques, déployons les tréteaux pour dresser une grande table et festoyons en parlant de cette belle histoire pas comme les autres. ADA profite donc de la sortie d’une compilation (“Fuck da Hype ! - 2001-2016 - The Best Of” disponible sur bandcamp) pour lui donner les clés de notre webzine, Gerald Guibaud en maitre des lieux nous parle de ses poulains, l’occasion également de dresser un bilan du label, des envies, des craintes, des désirs, des colères…….Premier épisode : Angil and the Hiddentracks

Gerald Guibaud :Je pense avoir découvert la musique d’Angil en même temps que toi, car Mickaël m’avait envoyé son album Beeguending, et j’en avais forcément lu du bien sur le site, et je pense aussi dans Magic dans la rubrique Forum des actualités souterraines de Marie Gaubert. Je trouvais cet album pas mal mais un peu foutraque. Je restais donc attentif à ce qu’il faisait. Peu de temps après il nous a envoyé Summerypy, et là j’ai été littéralement happé et assis par ces 5 titres. Quelle progression dans le songwriting ! Et dans son chant ! Je me souviens que j’ai appelé Gilles (Deles, aka Lunt) direct pour lui dire qu’il fallait absolument qu’on le signe. Rapidement on l’a contacté, et on s’est mis d’accord de se rencontrer sur une date de concert que l’on organiserait sur Toulouse, je pense que c’était au début de l’été 2003. Mickaël a même eu un sacré accident (il a plié sa caisse !) sur la route au départ de St-Etienne, il a failli ne pas venir…mais en bon obstiné, il a loué une voiture et est quand même venu. Heureusement pour nous !!! A l’automne il est parti en studio près de chez nous dans le Tarn et Garonne (là où A place for parks avait enregistré The Bright period) avec Gilles pour enregistrer Teaser for : matter. On avait juste entendu ses nouveaux titres au concert, mais j’étais persuadé que ça allait être terrible. C’était la première fois que le label produisait vraiment un artiste, jusqu’à présent les groupes s’étaient démerdés tous seuls dans leurs coins. Gilles a fait du sacré boulot, parcequ’on a fini l’enregistrement chez lui, à l’époque il habitait dans une grande maison dans la Creuse…Au final l’album a marqué un grand pas en avant pour le label puisque quand il est sorti il a reçu une pluie d’éloges et c’était mérité, ça sonnait comme rien d’autre ici en France. Il a même été classé dans les 100 disques de l’année par les inrocks ! On a ensuite fait une licence avec Mégaphone Music (le label de Michael Heads, Karen Dalton…) pour le Royaume Uni, mais le disque n’a pas vraiment rencontré son public là-bas. Et c’était compliqué pour aller y tourner. En live, c’était le début des Hiddentracks, le line-up changeait souvant, et c’était souvent le bordel, mais chaque concert était vraiment unique. Lorsque Gilles et Mickaël se sont mis à bosser sur Oulipo Saliva, je savais que ce disque allait être encore meilleur. Les nouveaux morceaux, le concept de l’album, le son de ce piano….bref tout était unique ! C’était comme si le fait d’être sur un label et d’avoir enfin eu ce succès avec l’album Teaser for : matter, cela avait complètement libéré Mickaël dans son songwriting. Oulipo Saliva est à mon avis le meilleur album que le label ait jamais sorti, c’est un classique que j’espère bien pouvoir rééditer en vinyl un jour. Quand via l’ami Jim Putnam des Radar Bros (avec qui Mickaël avait une correspondance depuis qu’il lui avait écrit la chanson Jim sur l’album de remix Matter) Chemikal Underground nous a dit vouloir signer l’album en licence, on était comme de fous !!! Merde, Chemikal on était archi fans, on écoutait tous les premiers Mogwai, Delgados et Arab Strap !!! On les a ensuite rencontrés à Glasgow où ils nous avaient invités pour que le groupe jouent dans une super soirée avec Aidan Moffat, De Rosa et The Phantom Band. Je me disais que cette licence allait vraiment permettre au groupe de toucher un plus large public à l’international et que cela mettrait un peu plus notre label dans la lumière. Si au Royaume Uni les chroniques et diffusions radios ont été bonnes et nombreuses, aux US, malgré les efforts d’un attaché de presse sur place, aucun média notable n’a daigné n’en parler. Résultat, le disque n’a pas marché et Chemikal n’a pas du en vendre beaucoup…D’après eux et Jim, les américains ne sont pas fans dès qu’ils entendent un son typé trop européen, ils sont vraiment très chauvins. C’est sûr que si tu fais de l’électro french touch, t’auras pas ce problème, si tu chantes en français tu auras un côté exotique, par contre si tu fais de l’indie-rock en anglais et bien là c’est pas gagné pour toi parce que tu joues quand même sur leur terrain… Bref, je suis déçu car je reste persuadé vu le niveau de songwriting de Mickaël et son originalité que si tu prends le même mec originaire des US, là-bas tout le monde aurait crié au génie et il serait arrivé au même niveau qu’un Sufjan Stevens par exemple…et le reste de la planète indie aurait suivie, vu que les médias ricains (Pitchfork et consorts) sont ceux qui font la pluie et le beau temps dans ce bon monde.

ADA : Angil n’a jamais chanté en Français (de mémoire, car je ne me suis pas replongé dans l’ensemble des disques chez WAUR ou les autoproductions) tu penses que cela a été un frein dans la « médiatisation », et globalement que penses tu de cette « mode » cette « niche » du chantons français.

Gerald Guibaud :Ça c’est sûr qu’il n’a jamais chanté en français, et qu’il ne le fera probablement jamais ;D

De toute façon, c’est le meilleur en France pour écrire et chanter en anglais. Les autres ne lui arrivent même pas à la cheville. De part sa formation et son métier de traducteur, son anglais est parfait. Et par sa culture et sa passion pour la langue anglaise, et sa passion (manie ;) à étudier tous les courants musicaux, les groupes majeurs, leurs textes et leur histoire, mais aussi par sa créativité, il est au même niveau que les ricains et anglais, voire plus. Franchement, cite moi un ricain ou anglais qui a réussi à écrire un album sans la lettre E dans les textes sans dire des platitudes ou n’importe quoi !!! Honnêtement je ne pense pas que cela a été un frein pour sa médiatisation en France, regarde The Do par exemple, ils chantent en anglais et ils y sont bien arrivés ! (ok ils sont sur une major…). Et puis Angil a commencé à sortir des disques avant cette mode et retour du français sur la scène indé française. Ce que je pense de cette « mode » et retour au français ? Je n’ai rien contre, je comprends que certains préfèrent et se sentent plus à l’aise en français. Ce n’est pas ce que je préfère, car très peu sont les artistes qui arrivent à me toucher en français. Il y a bien sûr Diabologum, Dominique A, Françoiz Breut et quelques autres, mais c’est tout. Par contre ce que je ne supporte pas, c’est tout ces groupes ou artistes qui ont commencé par l’anglais, et qui n’ont pas vraiment eu de succès et qui font les girouettes pour suivre la mode et qui t’expliquent qu’en fait non c’est pas Sonic Youth et Pavement qu’ils kiffaient le plus quand ils étaient jeunes mais plutôt Michel Polnareff et Christophe…Franchement faut pas abuser quand même !!! Certains sont vraiment prêt à tout pour que ça marche…Nous on a sorti que 3 disques en français, mais je les aime beaucoup et là encore je les trouve hors des modes et sentiers battus quand même : les 2 Midget ! et le . D’ailleurs ce dernier était en avance car en 2009, ils étaient pas nombreux à faire de l’électronica comme ça en français…

ADA : Il y a eu un soin tout particulier sur les artwork et les livrets des albums d’Angil (tout l’artwork de The And est en tout point superbe). C’est aussi cela la marque de fabrique WAUR, offrir aux auditeurs un produit qui est aussi agréable à écouter qu’à regarder, jouer (pas en fanfaronnant) dans la cour des grands en ayant à l’époque une longueur d’avance sur beaucoup en légitimant le physique ?

Gerald Guibaud On a toujours essayé de faire de beaux objets, avec le peu de moyen qu’on avait, on pouvait surtout travailler que sur les artwork. On a eu la chance que des très grands artistes et graphistes aient souvent bossé pour rien et nous fassent des visuels excellents. C’est grâce à eux que l’on a pu réussir tout ça et je les en remercie grandement. On voulait pas jouer dans la cour des grands, on sait d’où on vient, on voulait juste sortir des disques en physique comme le faisaient nos modèles : Matador, Sub Pop, Dischord, Constellation, Warp, Ninja Tune, Anticon et consorts…Nous n’avons jamais voulu tomber dans la facilité des sorties en numériques et d’être qu’un netlabel. On est tous des collectionneurs de disques au label, on a grandit avec le cd et le vinyl et pour nous l’existence d’un tel objet est aussi important que l’existence de la musique.

ADA : On sait qu’Angil and the Hiddentracks n’est plus. N’as tu pas eu peur de perdre une (la ?) locomotive du label. L’avenir de Mickael Mottet sur disque est prévu (nouvel album / réédition ?) et si oui a tu un scoop (o ; ?

Gerald Guibaud : Bien sûr qu’Angil et les Hiddentracks étaient la locomotive du label. En terme de reconnaissance et succès critique mais pas que. La créativité d’Angil qui a quand même fait de nombreux projets excitants que nous avons aussi sortis, ça nous motivait tous, ça créait une dynamique forte. Toutes ces collaborations entre les artistes, c’est l’essence même des nouvelles créations. Donc depuis l’arrêt du groupe, c’est sûr que c’est dur pour le label. Mais bon le collectif des Hiddentracks n’est pas mort, ils enregistrent et jouent toujours avec Michael Wookey. Et concernant Mickaël, l’arrêt du groupe ne fut pas une chose facile. Pendant longtemps il n’a plus rien écrit et composé. Mais depuis quelque temps, l’envie revient, et il m’a parlé d’idée de nouveaux projets qu’il veut mettre en chantier. Il faut être patient, mais je suis sûr que dans les 2 prochaines années, on aura de nouveaux projets auxquels il participera à vous faire découvrir ! De toute façon, Mickaël ne peut pas vivre sans faire de musique, c’est une certitude. Et nous, on ne pourra bien attendre longtemps sans écouter de nouvelles chansons de lui !

Angil and the Hiddentracks sur les compilations ADA :