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Il y a toujours un flottement quand on pose ses oreilles sur un nouvel grand album écrit dans la langue de Molière. Un flottement où l’on retient son souffle, pendant lequel on prend conscience de ce qui se passe ; le dévoilement d’une fresque-monde insaisissable entièrement d’un coup d’œil, le retentissement progressif des subtilités et la découverte des alcôves insoupçonnées, d’où tonnent une armée de sons plus formidables les uns que les autres, d’où grondent un sentiment terrible qui saisit et captive. Il y eu ce flottement pour l’Il N’y A Plus Rien de Ferré, il y a eu ce flottement pour La Fossette, pour L’Imprudence, ou encore pour l’album éponyme de Mendelson . Et sans toutefois aller jusqu’à dire qu’on retrouvera ici ce flottement, on en sent les prémices, on en distingue une sorte d’ombre, l’ombre d’un disque qui - s’il ne fera pas marque pour la décennie (mais laissons le temps faire mentir ce soupçon) - fera marque pour l’année.

Il y a toujours l’intimidation d’écrire sur un tel disque dont on a l’impression qu’on en sortira sans pouvoir trouver beaucoup mieux en 2018, la peur d’à la fois s’être laissé prendre au jeu de surévaluer une œuvre en multipliant les termes laudatifs et de risquer au contraire réduire la valeur de l’album, faire son pisse-froid en prétextant qu’il est trop tôt pour évaluer correctement, ou rester bloqué sur quelques petites bricoles qui plaisent moins pour descendre dans un fracas tout l’édifice. Il y a toujours l’intimidation, mais alors, dépassons-la, et osons les mots :

La Faveur de La Nuit est un des plus grands albums français que vous pourrez entendre cette année. Un grand album de chanson française et de dark-folk.

Un album de ceux qui a le goût du bizarre comme celui du drolatique, du rire jaune comme du grincement de dents, celui qui convie le flou des ombres et la pâleur de la lune comme le Soleil urbain et les songes.

Un où l’on pense à Bertrand Belin dans la réserve des instrumentations, avec cependant une batterie plus marquée ; où l’on se rappelle qu’Arnaud Le Gouëfflec avait dessiné une bande-dessinée sur Dominique A, et en aura peut-être profité pour retirer quelques petites choses de son Horizon ; où l’on ne manquera pas de comparer sa pochette à celle de L’Imprudence, le noir encré et le gris pâle, dissimulant une forêt autour de son acteur, de celui qui vient (la) chanter.

Dès la douce introduction, le ton est donné : paroles puissamment évocatrices, remplies de mystères, avec trois sœurs et leurs chemins. Vents sylvestres et mélancoliques, la voix un peu rude, ayant vécu, d’Arnaud, et la simplicité d’une guitare folk. Puis ce sont les voix triturées en feedback de « La Proie pour l’Ombre », les premières pistes électroniques et follement organiques qui se rajoutent à la voix double d’ooTi et Arnaud, la sècheresse de la guitare, et la rigueur des beats de boîte à rythme. « Ma Bête Noire » joue sur de beaux arpèges pourtant inquiétants, et un texte-déversoir d’une relation étrange de rancune, avec la rare incursion des cordes, du reste. « La Nuit Bouge » retourne aux évocations fantomatiques, avec son synthétiseur froid, aux accents moogesques, qui viendrait par moment prendre le pas sur la guitare, quand elle reste maîtresse de « Fleurs de Toussaint », qui retourne à la ville et ses parkings aériens, ses quais, et finit par quelques envolées des cordes, de la cymbale de batterie qui ricoche sans cesse, des éclats, un étrange sample coupé soudainement.

Sur sa deuxième moitié, toujours Arnaud s’en donne à cœur joie pour éviter de répéter un schéma musical, en développant sans cesse sa panoplie d’instrumentations, multipliant l’appel à des cordes d’une douceur presque trop douillette (soutenant le piano réverbéré de « La Face Cachée », le xylophone), ou faisant volte-face complet de tout ce qu’on a pu entendre avant sur le très comique « Retour immédiat de l’être aimé », où Arnaud dissèque une publicité de médium et s’en moque joyeusement « Tu guéris les rancunes… Tu promets la joie la fortune, oh tu promets la Lune… », sur fond de musique orientalisante (changement de la guitare pour un oud, apparition de la clarinette étouffée, percussions addictives). « L’Armée des Ombres » est appelée par les cuivres, puis les cliquetis métalliques et agressifs de la boîte à rythme, presque martiale. De l’inventivité de chaque instant, sans jamais rester dans la geste purement expérimentale et dénuée de mélodie.

De leur côté, les paroles équivoques tirent toute la substance qu’elle peut de la nature, on a les rêveries bucoliques qu’on connait de la Lune, on a des trames d’histoires de mort, de voyage, comme des contes assombris, et toutes les ombres connues. Le tout touché délicatement, avec des phrases traçant des contours plutôt que des détails.

Enfin, il y a « Mot Compte Triple ». Et que dire encore, que dire de la fresque finale, Mot Compte Triple ? - je suis ici biaisé, j’y retrouve des bouts de tout ce que j’avais préféré en 2017, les incursions électroniques, les salves qu’on entendait dans l’Earth de Foudre !, la clarinette basse des Oiseaux Tempête et leur Al’An, tous les tremblements des vents qui rappellent aussi Colin Stetson.

Ce sont pendant dix magnifiques minutes une grimpée en puissance subtile, sachant prendre son temps, toujours terrible et grave (le bourdon apparaissant derrière la guitare dès le départ), garder le doute (« Quel est le mot compte triple ? ») et l’inquiétude au fur et à mesure que les vents apparaissent, en touches discrètes, puis plus présentes, tandis qu’après 4 minutes la voix se tait et apparaissent les décharges électroniques, des grésillements, des raclements analogiques, mêlés aux vents s’affolant, quelques percussions discrètes, et les vents finissent par hurler, l’électronique par s’affermir et offrir moins de répits, puis la chute et fin.

Avec tout ceci, Arnaud Le Gouëfflec a prouvé qu’il dompte toute une Musique qui nous dompte ensuite ; une expérience vivifiante de plaintes de folk sombre, une expérience de nuits et de sous-bois, et l’on en remercie.




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