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  • 21 octobre 2018 /
    Low
    “Double Négative” (Sub Pop)

    rédigé par gdo
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Je vais être direct, ce disque n’est pas fait pour cette époque où le temps semble être un ennemi après lequel nous courrons de plus en plus, nous en éloignant paradoxalement plus vite nous allons vers lui. Ce disque est fait pour notre monde, celui de la perte des repères, des clivages, du chaos imminent, époque de la certitude, celle que le pire est encore à venir. Ce disque est à l’image d’une balle à jouer, qui serait constituée de plusieurs couches (à l’image de celle de la pelote basque) l’ensemble nous défigurant quand nous la prenons de pleine face, mais qui s’avère être une suite de matière allant de la douceur à la froideur, de la robustesse à l’élasticité.

Low, avec ce disque, rentre dans un cercle très fermé, avec ceux qui comme Mark Hollis et son Talk Talk, sont parvenus à s’extirper de la catéchèse pour s’approcher d’une forme de musique divine, mais réfractaire à l’idée même d’un dieu. Car si ce disque a quelque chose de biblique, soignant les lignes directrices d’une apocalypse palpable, c’est un groupe totalement ancré dans la terre qui l’interprète, humanisant à l’extrême une musique qui pourrait à la première écoute paraitre déracinée, élevée hors sol. Et c’est l’une des clés (elles seront nombreuses à chercher pendant les prochaines années d’écoute en écoute) de ce disque, cachées sous des distorsions temporelles, des glissements sonores, des chansons irriguées par une veine donnant au cœur un travail incroyablement fatiguant. On sent le labeur, la rugosité des doutes, la fragilité d’un édifice qui en semblant être lézardé de toute part cache des morceaux à la rigueur terrifiante. On pourra croiser les obsessions sonores équivalentes chez Lynch, le fracas obsédant d’un Basquiat, mais si chez le cinéaste et le peintre il faut faire appel à beaucoup plus que le ressenti, il y a dans ce disque et dans ces chansons un accueil possible, un repos presque inquiétant quand il surviendra après des tempêtes de doutes nous faisant dérouter sans jamais chavirer.

Abrasif en son début, voir totalement déroutant pour qui ne connait de Low que le disque de Noël par exemple, ce nouvel album (parlons ici de monolithe quasi insurpassable) implore notre patience et notre envie de recherche. Il ne nous regarde pas, mais semble nous décrire, façonner une image pieuse en décomposition. Low semble ici trouver la combinaison parfaite entre cette écriture particulière, un traitement sonore différent, et une interprétation qui prend aux tripes pour ne jamais vous lâcher, comme un cheval de Troie qui aurait sans envie belliqueuse, définitivement détournée vos orientations, pour un ailleurs où l’inconfort serait balayé par une proximité évidente (Fly est de ce point de vue une prouesse d’écriture et de production, où comment jamais nous perdre dans un labyrinthe sans cesse en mouvement).

Il sera difficile de faire le tour complet de ce disque, surtout à notre époque, mais il n’est pas là pour un temps donné, il est il est notre monde pour des années, et c’est une certitude que je préfère à celle du chaos probable. Chef d’œuvre.