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The question is : si Elliot Smith était né en 1993, trouverait-il cool l’auto-tune, au point d’en saupoudrer un album entier, quand bien même il s’agirait d’indie rock mainstream ? Du haut de ses neufs disques publiés en une douzaine d’années, le prolifique pennsylvanien Alexander Giannascoli alias Alex G semble penser que oui, l’auto-tune, c’est cool. Probablement un héritage de ses collaborations – sur « Endless » et « Blonde » – avec Frank Ocean, en témoigne – entre autres – la vomitive « Immunity », bouillie RnB sur fond de banjo et de piano, dont la fin ignoble reflète la propension de son auteur à multiplier les parties instrumentales inutiles.

Alex G, c’est le gars qui désire tout et ne s’interdit rien, se croyant aventureux là où il ne fait que marcher sur les traces anciennes d’autres bien plus talentueux que lui, mais comme il a une grosse baraque avec piscine et des parents pétés de thunes, personne n’ose jamais rien lui dire. « Hey, les mecs, j’ai composé la musique d’un putain de film alors je sais de quoi je parle ! ». On n’a pas vu « We’re All Going to the World’s Fair », sorti en janvier 2021, mais le pitch suffit à nous convaincre que c’est un navet : « La réalité et la fantaisie commencent à se mélanger lorsqu’une adolescente se plonge dans un jeu d’horreur en ligne ». Ah ah, tellement original.

Bref, film ou pas film, c’est le bordel dans la tête du natif de Havertown et ça s’entend : le morceau « No Bitterness » commence – avantageusement – avec un chant qui rappelle Mark Kozelek, avant l’injection d’un beat syncopé au tempo rapide, de sons joués à l’envers (on les reverra sur d’autres titres, pas glop) et de jolis chœurs mixés au loin, histoire de mettre en valeur la voix auto-tunée, qui par la suite se mêlera aux autres pistes en une mélopée Zoulou à la Johnny Clegg, le tout se terminant sur une touche électro très The Black Eyed Peas.

Pourtant, « God Saves The Animals » se présentait bien, avec une ample et étrange ballade à la belle mélancolie (« After All »), sur laquelle se promène une étonnante voix de tête quasi enfantine (celle de Jessica Lea Mayfield ?), puis une de ces classiques chansons folk rock midtempo à vocation universelle qu’un Wilco sait si bien écrire (« Runner »), avant que, lentement mais sûrement, ça se gâte. Premier froncement de sourcil sur « Mission » : on aime bien le chant de Molly Germer et les émouvants tremolos à la Palace Brothers sur les refrains, mais que les transitions sont longues et anecdotiques ! On ne savait pas encore que le pont à rallonge serait – avec l’auto-tune qui pointe le bout de son nez sur « S.D.O.S » et les sons joués à l’envers – la sinistre marque de fabrique de celui qui se faisait appeler à une époque (Sandy) Alex G.

Il y a plein d’idées valables et d’intentions louables dans « God Saves The Animals », dont les expérimentations ne sont pas toutes à jeter – avec son chant murmuré, ses nappes vrillantes et ses boucles électro, « Blessing » fonctionne très bien –, d’autant plus que la voie suivie par un Elliot Smith est si balisée qu’elle vous assurera certes le succès critique et la possibilité de vous incruster dans un film (remember « Good Will Hunting » ?), mais le format de la chanson « folk mélancolique aux mélodies sixties et au piano rythmique arpégé », ça peut lasser n’importe quel musicien, sachant qu’il est difficile de faire mieux que ce qui existe déjà.

Alors, qu’un gamin (malgré tout) talentueux, qui fait partie de cette génération d’américains blancs ayant grandi avec le hip-hop et le considérant, références agressives et gimmicks roboratifs inclus, comme un Graal du 21ème siècle – concernant la part de complexe culturel, il y a une analyse que je ne mènerai pas, mais je sais par expérience que la radicalité (nonobstant son esbroufe intrinsèque) impressionnera toujours l’amateur de pop, qui se sentira moins légitime qu’un gangster en plastique qui fait du karaoké (hip-hop), qu’un tatoué absorbé sourcils froncés vêtu de noir qui joue la même note hurlante depuis 10 minutes (métal) ou qu’une vegan aux cheveux violets en short de foot qui saute sur place en tripotant un mini clavier (n’importe quelle meuf électro) –, essaye de refléter dans son album les univers qu’il apprécie, ça ne me choque pas, je peux carrément comprendre : on est parlés plus qu’on ne parle, on est pensés plus qu’on ne pense, on est vécus plus qu’on ne vit, vous voyez le truc.

En ce sens « God Saves The Animals » est pour moi l’œuvre d’un artiste que je devine perdu, mais il ne le sait pas encore, ou alors il faudrait que je le kidnappe et le ligote à une chaise pour lui faire écouter en boucle l’infâme bouse RnB auto-tunée « Cross The Sea », qui résume à elle seule les dérives d’un album qui aurait pu être bon s’il reflétait moins une époque où la discrimination, en matière de préférences culturelles, est un vilain mot. En définitive, ça me rappelle ces gens qui disent beaucoup aimer la musique, mais quand on leur demande ce qu’ils écoutent, ces imbéciles répondent « un peu de tout ». Ainsi est Alex G, qui aime un peu de tout et joue un peu de tout, mais un peu de tout, bah c’est surtout beaucoup de pas grand chose.




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