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À la grande époque de la rivalité entre Blur et Oasis, Pulp représentait – pour les plus esthètes d’entre vous – une alternative confortable, tant le groupe originaire de Sheffield offrait de solides garanties : crédibilité underground née des albums It (1983), Freaks (1987) et Separations (leur magnum opus, publié en 1992), relative absence de tapage médiatique, hymnes supposément sociologiques (Common People, 1995) et, pour l’entertainer Jarvis Cocker, une stature de dandy décalé qu’il usera malheureusement jusqu’à la moelle durant son assez dispensable carrière solo. L’histoire montrera par la suite que les Blur – Damon Albarn en tête – étaient bien plus fins musiciens qu’on ne le pensait, que les frères Gallagher resteront à tout jamais (pour notre plus grand plaisir) (cynique) les frères Gallagher, et que la très grande majorité des artistes britpop (l’on pense à Dodgy, Sleeper, Mansun, Space, et autres Gene) méritaient au mieux un oubli salvateur. Soupirs : dire que pendant ce temps, les Américains disposaient de Pavement, Sebadoh, Palace Brothers, Smog, Dinosaur Jr., j’en passe et des meilleurs. Quelle plaie de n’être séparé de l’Angleterre que par la minuscule Manche – chaque été, le festival de la Route du Rock était envahi par la seconde division britpop, un cauchemar. Quand la comète britpop s’éloigna, il fallut, pour survivre, se réinventer. Chez Pulp, fort d’une certaine reconnaissance critique et commerciale, on s’est dit qu’on allait revenir à une musique plus adulte : adieu les tubes, par ici la noirceur, les chausse-trapes, l’ambition orchestrale. This Is Hardcore (1998) n’est pas un mauvais disque, il se vendra correctement, mais en déconcertera plus d’un : sur quoi allions-nous danser ? D’une certaine manière, Pulp revenait à sa théâtralité initiale, telle qu’on peut l’apprécier sur la compilation Masters of the Universe, qui regroupe les singles publiés au milieu des eighties. Il y avait dans leur musique une raideur volontairement grotesque, qui au fond ne disparaîtra jamais : si des singles tels que Babies (1992) et Razzmatazz (1993) paraissent légers, il faut reconnaître que chez Pulp, tout n’est – et a toujours été – que grosses ficelles, lourdeur, pesanteur désarticulée. On sent que Pulp voudrait se montrer plus fin, mais las, il n’y parvient que trop rarement. Alors il biaise. Et quand il biaise, on baille. La faute à des musiciens pas très doués, une esthétique sonore cheap, un chanteur tiraillé entre deux Jones, David l’extra-terrestre (moquette fumée) et Tom l’extra-terrien (moquette sur le torse). C’est à l’aune de cette réflexion qu’il conviendra d’aborder More, ce huitième et nouvel album (produit par James Ford) que personne – malgré un silence long d’un quart de siècle – n’attendait ni ne réclamait, et dont l’écoute m’aura épuisé : le pire n’étant pas l’absence de chansons ne serait-ce que potables (par charité, l’on sauvera Background Noise, qui rappelle l’époque His N’Hers – 1994), les arrangements easy listening gluants (le dialogue de chœurs kitsch sur l’immonde ballade jangle pop Tina) et la production criarde, mais bien le rôle central que tient Jarvis Cocker dans cette catastrophe industrielle, même si – quelques nanosecondes durant – il parvient à maintenir un cap davidbowien (les refrains de Spike Island, qui par ailleurs mixe le pire d’ABBA et d’Arcade Fire). Car oui, c’est du côté Tom Jones de la force obscure que notre dégingandé Anglais a basculé. Cris, râles, imitations d’orgasme, on est en quelle année ??? L’atroce My Sex, basse de papy, beat ringard ; slips kangourous, gourmettes, machos en peignoir ; Slow Jam, groove funky salace, cordes sirupeuses ; la ballade au piano Farmers Market, sur laquelle Jarvis se prend pour Nick Cave mais sonne comme… Tom Jones. Rien à faire, l’on en revient toujours à Tom Jones. Alors certes, l’esthétique pornplouc était au cœur de This Is Harcore, mais il y a que l’on croyait qu’il s’agissait d’une parodie, voire d’une critique sociale (quand on est jeune, on est ignare, on voit de la critique sociale partout). Presque trente ans plus tard, l’interminable More en rajoute une (énorme) couche : à quoi bon ? Je mets ma main à couper que Jarvis Hyde rêverait d’y aller à fond et d’écrire son Sex Bomb à lui, tandis que Jarvis Jekyll s’y refuse, offusqué par tant de vulgarité. En creux, More pourrait être l’histoire d’un artiste coupé en deux, indécis quant à la direction qu’il doit prendre, mais trop avancé pour reculer – me voilà prêt à verser ma petite larme et regretter tout ce que je viens d’écrire, mais non. No more remords.




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