4 février 2026 / Si la biographie du quintette Rhizomes fait preuve d’une certaine espièglerie (« N’allons pas croire pour autant que l’on tient là une énième bande de hippies utopistes »), la profonde mélancolie de leur EP inaugural puise ses racines dans une contemporanéité malheureusement trop souvent glaçante, contre laquelle il convient de résister, ne serait-ce qu’en musique : il en va ainsi de l’ample et sinueuse mélopée Mizmor, qui entremêle les mots poétiques de Wislava Szymborska, juive polonaise rescapée d’Auschwitz, et du palestinien Samih al-Quasim – les voix se répondent en un lent crescendo porté par des arpèges de guitare saturée, jusqu’au final brouillardeux, électrique, poignant, ça prend aux tripes. Plus loin, inspirée par le massacre du Bataclan, la lancinante J’oublie se vit comme un voyage dans les ténèbres, qui rappelle Low ; batterie menaçante, vocalises fondues dans le mix, brume réverbérée, l’orage gronde mais, à l’horizon, nul climax libérateur. À l’équilibre entre puissance et sensibilité, la production organique offre un écrin de choix aux chanteuses Yael Miller et Donia Berriri, par ailleurs claviéristes, tandis que le guitariste Thomas Caillou, le bassiste Baptiste Germser et le batteur Roland Merline sont au diapason, architecturant des climats drone ponctués de motifs liquides (la litanie Hawava) ou martelant un groove hypnotique, à la lisière du dub (Kalb Isha). Interprétées en arabe, en hébreu et en français, fortes d’un cosmopolitisme défiant la notion de frontière et parées de riches influences allant de Lhasa de Sela à Neil Young (le lamento venteux Dialogues), en passant par Kae Tempest et Godspeed You ! Black Emperor, les six compositions de Rhizomes – qui se conclut sur la ritournelle Goutte d’Or – sont une ode à la résilience. En ces temps incertains, rien de moins qu’un luxe, un luxe nécessaire.