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La rive est intrinsèquement ambivalente : c’est l’endroit que l’on quitte, parfois sans savoir où l’on va ; c’est l’endroit où l’on échoue, sans toujours comprendre d’où l’on vient, et comment on en est arrivé là. Si proche, si loin, c’est une destination, c’est un lieu transitoire, c’est un absolu qui transcende l’horizon et vous colle la nostalgie des voyages incertains. L’incertitude, La Rive connaît : il leur a fallu huit longues années pour donner vie au successeur du remarquable Sur l’Autre Rive – comme il se doit louangé en ces pages : nous suivons les franciliens depuis la parution en 2013 du EP Drancy, et sommes plus qu’heureux qu’ils se soient montrés plus rapides qu’Ulysse pérégrinant vers Ithaque. Mais point de prétendants à trucider, tant le duo navigue en solitaire sur l’étang asséché de la chanson française. Il y a certes du Dominique A, époque Remué, dans l’introductive Regarde Le Monde, complainte nocturne qui – dans un lent crescendo orageux – laisse à deviner le chaos intérieur plus qu’il ne l’incarne, tandis que le crépusculaire Pour Le Peu d’Un Regard – chant voilé, ondes synthétiques, guitares en retenue – rappelle l’électro luxueuse de Craig Armstrong, mais voilà, si classicisme il y a, il se pare d’une intemporalité reposante : Je Suis Une Terre reflète la sensibilité de ses deux auteurs plutôt qu’une époque criarde dont on ne sait trop que faire. A Mikaël Charlot les mots – poésie fractionnée, liquide mélancolie, le beau déboussole –, à Didier Duclos la musique : piano réverbéré, guitare électrique bleutée, volutes arpégées, chaque arrangement à la fois instinctif et comme patiemment soupesé – haute couture, écoute au casque conseillée. Sur le tremblant Je Me Souviens, l’on pense à William Sheller, mais plus loin, le lancinant Abattoir s’aventure du côté de Sonic Youth – toutes influences parfaitement compatibles, en témoignent les treize âpres minutes de Les Loups qui, entre post-rock et slowcore, d’une mesure l’autre enfle, à tel point que l’on se cherche un abri pour esquiver la pluie de couteaux – sommet. La Rive refuse la facilité. Pas de mur du son, pas d’empilement inutile de chœurs héroïques, pas de ponts lyriques-glorieux-épiques : la retenue est de mise et s’accompagne d’une légèreté inattendue – fluide. Ainsi le slow épiphanique La Fin Et Les Moyens, ainsi le mood bossanova de Les Promenades En Laisse, ainsi l’inattendu changement de gamme de Le Jour." Le monolithisme, la monotonie, la monogamie, l’ubique La Rive ne pratique pas. Après mille baignades (contraintes) dans le Léthé, le Styx ou l’Achéron de la variété hexagonale, j’ai l’intime conviction que de se contenter de rêvasser (triste) sur les berges – marécageuses ou fleuries – n’est pas une mauvaise idée. En ce sens, Je Suis Une Terre est tout simplement magistral : retour gagnant.