7 mars 2026 / Avec une pochette qui évoque certaines toiles de Gerhard Richter où la réalité semble se dérober sous vos pieds, Bezoar ne cherche pas vraiment à masquer ses intentions. Le vertige est annoncé d’emblée. Fondé à Turin en 2022, le trio — Alain Lapaglia (batterie), Salvatore Aricò (basse) et Luca Di Stefano (guitare) — façonne un rock bruitiste qui aime brouiller les hiérarchies : noise d’abord, mélodie ensuite, ou l’inverse selon l’humeur. Car derrière les couches épaisses et musculeuses qu’ils empilent avec gourmandise, se cachent des lignes mélodiques redoutablement accrocheuses. Jamais dans la démonstration, jamais dans l’excès gratuit.
Totalement instrumentales, leurs pièces donnent pourtant l’impression de porter une charge presque revendicative. On ne convoque pas innocemment le spectre de La Haine avec un titre comme Grumvalski è morte di Freddo : quelque chose gronde, une inquiétude diffuse, comme si la musique cherchait à pointer ce qui cloche dans le décor.
Peut-être est-ce l’obsession d’un futur sous perfusion d’artificialité (Scumm GPT, Chachabot YC78 (Improv)), qui traverse ces compositions. Le trio y glisse des respirations, des virgules sonores qui élargissent la palette et empêchent l’asphyxie. On le ressent particulièrement sur WAAG, morceau hypnotique dont l’architecture se révèle peu à peu : derrière l’épaisseur du son, une écriture d’une précision presque chirurgicale.
Et puis il y a ces bifurcations inattendues. Anxiety Tutorial flotte dans une atmosphère quasi jazz, avançant à pas feutrés, comme un félin qui découvre son territoire. Mais c’est dans la cavalcade que Bezoar semble vraiment s’accomplir. Creepy Crawling pourrait servir de bande-son idéale pour un dernier épisode de The Walking Dead, tandis que Chachabot YC78 (Improv) (non, ce n’est pas le nom du prochain enfant de Elon Musk ) déploie en près de sept minutes une montée en tension méthodique : paliers gravis à pas de velours, puis quatre à quatre lorsque la pente se fait moins rude. On pense parfois aux paysages sonores de Godspeed You ! Black Emperor : même goût pour les trajectoires longues, les ruptures nettes, les fausses sorties.
Le morceau finit par se jouer de tout, même du temps lui-même, inventant une sorte de musique stroboscopique faite d’élans et de coupures franches. Condensé du savoir-faire du trio turinois, il agit comme un possible rosebud : la clé secrète qui éclaire les zones les plus opaques de l’album. Ou peut-être faut-il plutôt chercher du côté de la Loge Noire.
Antidote et poison à la fois : le monde singulier de Bezoar avance dans cette ambiguïté, et c’est précisément là qu’il devient fascinant.