10 avril 2026 / En entamant la chronique d’un disque, il m’arrive rarement de fouiller le passé de l’artiste pour me remettre les idées au clair avant d’attaquer le présent. Et tant mieux : imaginer chroniquer Will Oldham, Mogwai ou Guided by Voices avec un temps de retard équivalent à celui d’un coureur du Tour de France roulant à la Cristalline relève du masochisme critique.
Mais dès la première écoute de Play Me, le nouvel album de l’insubmersible Kim Gordon, quelque chose déraille, ou plutôt s’aligne. Alors que s’éteignent les dernières pulsations de ByeBye25 !, une évidence surgit : si des trous de mémoire me guettent, ils ne m’ont pas encore complètement lâché. Car, aussi étrange que cela puisse paraître, le disque se referme sur une structure musicale qui faisait office de point de départ sur The Collective (avec Bye Bye). Boucle bouclée, mais jamais refermée.
Ce détail, loin d’être anecdotique, m’a poussé à revoir mon jugement sur The Collective, que j’avais un peu vite classé comme mineur, surtout après l’excellent No Home Record. Chez Gordon, l’art est en perpétuel mouvement, mais il n’interdit jamais le retour : recycler, retailler, blanchir à la javel si nécessaire. Une logique que documente, malgré une traduction irritante, le livre Chaos imminent de Lec Foege.
Play Me m’est tombé dessus par accident, trouvé alors que j’étais en recherches du nouveau The Notwist, que je ne trouverai que bien plus tard. Échaudé par un The Collective que j’avais jugé trop linéaire, c’est avec une appréhension mesurée que je lance l’écoute. Mauvaise pioche : dès les premières secondes, Kime Gordon, 73 ans au compteur, et toujours aucune intention de ralentir, impose une frontalité presque insolente.
À l’instar de No Home Record, elle livre ici un disque ambitieux, éclaté, où les registres s’entrechoquent avec une pertinence désarmante. Le morceau d’ouverture, Play Me, pourrait passer pour une chute de studio enfumé des Beastie Boys. Not Today injecte une pop hybride et ravageuse. Ailleurs, on croise les spectres de Washing Machine, les rues sombres de New York, et un goût du jeu presque espiègle aux accents nippons (A Girl With a Look, No Hands, Black Out). Résultat : la bassiste la plus magnétique du rock continue de sidérer.
Moins immédiate, la face B n’en est pas moins fascinante, un véritable laboratoire. Sur Busy Bee, co-signé avec Dave Grohl, une évidence s’impose,Beck fait presque figure de jeune vieux face à la fraîcheur acide de Kim. Square Jaw reprend les bases de The Collective, mais avec ce supplément d’âme qui transforme l’essai. Le disque s’enfonce alors toujours plus profondément (Subcon), s’élève toujours plus haut (Post Empire), jusqu’à l’enchaînement final Nail Biter, ByeBye !, qui dessine un huit couché, symbole d’un éternel retour sous tension.
Double EP déguisé ou œuvre scindée en deux humeurs, Play Me s’impose surtout comme un geste artistique d’une liberté totale, traversé d’une fraîcheur presque indécente. Plus qu’un simple disque réussi, c’est un manifeste. Kim Gordon y apparaît comme la statue de la liberté d’un pays moralement en ruine, une Day-Nightmare Nation où tout vacille, sauf l’envie de créer, l’enfance de l’art.
Jouissif.