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L’art, au fond, reste une anomalie. Un truc qui déborde. Ça rassemble, ça fracture, ça irrite ou ça sauve, et parfois tout ça en même temps. Son seul véritable adversaire, c’est l’indifférence, ce moment tiède où plus rien ne circule. Entre l’objet, qu’il soit sonore ou visuel, et celui qui le reçoit, il y a souvent cette tentation un peu stérile de tout disséquer, de tout expliquer. Comme si l’artiste devait dire quelque chose de précis, de formulable, de traduisible. Comme si une œuvre sans mode d’emploi était forcément incomplète. Résultat, des exégèses parfois aussi lourdes qu’une adaptation paresseuse de roman de gare. On oublie vite que, sauf ego boursouflé flirtant avec la tartufferie, l’artiste partage avant tout une sensation, une vibration. L’émotion comme vecteur principal, sinon unique. Impossible, par exemple, de dire exactement ce qui m’aimante chez Steve Reich, ce qui me dérange et fascine chez David Lynch, ou ce qui me remue face aux installations de Gerhard Richter. Et puis il y a ces moments suspendus, une journée de pluie, où l’on tombe presque par accident dans une forme de plénitude. Une eucharistie sonore, déroutante, parfois opaque, mais qui agit physiquement, à même la peau.

Alla Sorrentina, c’est précisément ce genre d’expérience. Un plat sonore mijoté par Snake De, duo formé par Maxime Canelli (Carton) et Aymeric Chaslerie (Room 204, Papaye). Ici, on fouille les archives, on démonte des structures, on traque des textures. Field recordings, obsessions minutieuses, fragments collectés. Quatorze pièces comme autant de scènes d’un film bancal et fascinant. On y croise des crevettes (le génialement chaotique Crevette de basse altitude), des pingouins, de l’eau chaude, des fantômes sonores. Hagihara, par exemple, commence comme un écho inquiétant du Sewn to the Sky de Smog avant de basculer dans un ailleurs quasi mystique, à la frontière du numérique et du sacré.

Le disque fonctionne comme un kaléidoscope. Retour à l’enfance, avant la saturation des flux, où chaque écoute redessine les contours. Exhaust Breathings, bruit de tracteur au repos ou respiration industrielle ? Calcabrina, tangente improbable entre l’univers bricolé de Nick Park et les visions troubles de Twin Peaks ? Rien n’est fixé, tout est suggestion.

Alla Sorrentina dépasse l’écoute passive, c’est un dialogue. Une friction entre propositions et perceptions. Snake De s’affranchit des dogmes de la composition pour revenir à quelque chose de plus organique, presque charnel. Le mystère devient langage, l’émotion devient lien.

Trente minutes à peine, mais une densité rare. Un disque aux mille reflets, qui dit beaucoup de ce que peut encore être un geste artistique quand il refuse de se laisser enfermer : une effervescence, entre rires et éclats, entre félicité et récréation.




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