12 mai 2026 / Il y a longtemps, j’ai rêvé que Bill Callahan m’invitait à une leçon d’écriture, chez lui. En y allant (je devais savoir conduire dans ce rêve, car ce n’était pas à côté), je m’étais fait dessus et j’en étais resté là : je n’avais donc pas pu, même en rêve, assister à la leçon d’écriture de Bill Callahan. À moins que ce soit précisément dans cette impossibilité d’y aller qu’il faille chercher cette leçon ? Mmmm, intéressant...
Bref. J’entends des voix, je parle avec Bill Callahan depuis que la sienne s’est nichée pour la première fois au creux de mes oreilles, à cinq heures du matin, à la faveur d’un bol de pâtes au paprika, et avec cet album, ça ne va pas s’arranger. Au moins, après toutes ces années, il ne semble plus avoir "les genoux qui tremblent à la seule pensée de son nom" (All Your Women Things, ah, 1996 quand même) et son sens de l’humour ne fait que s’épanouir au point de nous faire pouffer aux punchlines, retournements ironiques, jeux de mots et aphorismes qui tuent, par exemple "it’s important to not treat your lifeboat like a yacht", "I met a girl in East Tennessee / where girls in songs always seem to be" (les 2 dans Pathol O.G., qui en regorge absolument, jusqu’au titre difficilement traduisible, quelque chose comme "pathologie AOP d’origine contrôlée" ou encore "avec des vrais morceaux de pathos dedans", ou tiens, "pathos de campagne bio certifié", euh non j’arrête, that’s Henaff !) ; musicalement c’est minimal et très réussi, ancré dans la country avec des envolées convoquées par les jeux de langage, des moments plus oniriques et éthérés, et des interventions qui m’ont fait penser à ces choristes délurées aux cheveux supposément gras (cela s’entend) qu’on croise dans certains enregistrements live de Leonard Cohen : une chanteuse qui a sa ligne mélodique, sa liberté d’interprétation et dialogue autant qu’elle accompagne, dans une complicité sensible, dans la dissonance quand il faut, dans la douceur le plus souvent. Computer se fait l’ode à cette imperfection humaine, en mode grognon (en substance : l’autotune ne fait que nous préparer à ce que des voix sans âme nous adressent leur chant, jusqu’à ce que la voix humaine nous semble tellement foireuse et grossière qu’on finisse par la laisser tomber). Dans Empathy, Bill semble achever une mue, des genoux qui tremblent à un cœur qui s’ouvre, en s’adressant d’abord à son père décédé puis à ses deux jeunes enfants ("je me demande ce qu’ils penseront de moi quand ils auront grandi"), et achève l’auditeur ému en toute élégance, entre pudeur, sincérité et ironie.
Dans le brillant Why do men sing ?, c’est Bill Callahan qui nous raconte son cauchemar, où, mourant et terrifié, il demande à un Lou Reed vêtu de blanc : "Lou, Lou, Lou, dans quel endroit m’as-tu emmené ?". Réponse : "It’s cool, little mama. Let it ride, let it ride !". Je vais le prendre comme une leçon d’écriture, ou plutôt de vie, tiens : n’aie pas peur de tes idoles, aime-les, écoute-les, et marre-toi avec... Merci Bill !