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Dire que j’ai failli passer à côté de La Ache des Chiens, alors que les productions françaises qui valent vraiment le coup sont si rares, l’angoisse… Allez savoir pourquoi, je m’étais fait du duo La Ciguë une image mentale erronée. L’éloge du terroir (berrichon), l’étiquette néotrad, le violon trafiqué – je me disais, okay, encore un bidule dadaïste post-folklorique intello-hippie à la Arlt, Sourdure et compagnie : j’ai donné, je passe mon tour. Le disque est sorti début avril, chez ADA, personne pour le chroniquer. Non, pas question de m’y coller. Les semaines défilent. Toujours non. Mais je me rends compte qu’un truc me taraude. Un truc qui devient, au fil du temps, une foutue idée fixe. Un truc qu’on ne peut pas jeter dans la poubelle mentale. Ça coince. Bon sang !!! Pourquoi il manque un H au Ache de La Ache des Chiens ??? Je prends mon courage à deux mains, oui, mon courage, parce que ça demande du courage d’admettre que l’on est ignare et qu’il va falloir y remédier. Rapide réponse botanique : aethusa cynapium. La ache des chiens est une plante, cette plante est de la ciguë. Longue histoire que la ciguë et moi. Enfant, j’avais lu quelque part que Socrate était mort d’en avoir bu une décoction : mes promenades dans la Bretagne profonde en furent définitivement transformées – partout, la Faucheuse me guettait. Un après-midi, après que par inadvertance la peau de mon bras gauche fut caressée par les fleurs blanches de la plante maudite, je rentrais chez moi persuadé que j’allais clamser dans la nuit. C’est ainsi que, au lieu de questionner ma mère sur le sujet, à l’âge de huit ans je rédigeai mon premier testament, fort contrit de devoir quitter une vie si prometteuse et qui commençait à peine. Depuis, d’autres peurs ont pris le relais : l’avion, le dentiste, les prises de sang, l’underground hexagonal. Pour en revenir à La Ache des Chiens, un truc tout bête qui aurait dû me mettre (favorablement) la puce à l’oreille, c’est que le disque est publié par Figures Libres Records, maison mère d’artistes hautement recommandables, tels que Grife, Geyzir, OPAC et Gablé. Rien que du bon. Bref, vu que maintenant je me suis – botaniquement parlant – investi dans La Ache des Chiens, autant écouter l’album, qui… d’emblée m’a saisi à la gorge. Dès l’inaugurale ritournelle La Rose & Le Rosier, je scotche. Sur un fond synthétique minimaliste, bâti par Étienne Faguet à partir d’une simple pulsation et d’un bourdon virant onde oppressante, le chant poignant de Chloé Boureux, enveloppé dans un halo de réverbération, transcende un air aux sonorités familières – mélodie que l’on aurait pu entendre il y a bien longtemps, au bord d’un lavoir, durant une veillée funéraire, avant un voyage perdu d’avance – pour en faire une ritournelle dark wave de toute beauté. Ici, nul surréalisme, nul cubisme musical, nul instrument-gadget – l’émotion, on ne l’intellectualise pas, on ne la simule pas, on la prend dans la tronche. Elle fouette le sang. L’on ne saurait couper le duo des racines folkloriques qui le nourrissent – entre Celtie et Klezmer, le violon de Chloé traficote, s’orientalise ou ponctue un kan ha diskan, tandis que les compositions se font complaintes, se font comptines, se font rengaines, mélopées et même canons – mais La Ciguë, sonnant résolument moderne, reflète son époque, aussi tortueuse soit-elle. L’incantatoire La Foudre évoque l’exigence sans affectation de Portishead, Barbare se teinte d’indus, Soupir I & II nous entraîne dans une transe techno absolument épique, tandis que Debout s’injecte de krautrock et que l’ambitieux Il Pleut nous rappelle Dead Can Dance. Quant aux mots, ce sont des lames de rasoir poétiques, jetées du ciel par une main vénéneuse, l’on n’en sort pas indemne – ils déchiquettent l’âme. D’une beauté crépusculaire fatalement humaine, me remémorant Les Amours des Anges au moment du Déluge (François-Édouard Cibot, 1834) ; courageux, car un tel répertoire ne souffre aucune approximation ; intense, jusque dans ses silences, La Ache des Chiens est un pur chef-d’œuvre.




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