29 mai 2026 / Il y a des disques qu’on écoute et des disques dans lesquels on entre. Ça commence par la marche appartient résolument à la deuxième catégorie. Jérémie Ternoy, pianiste des Hauts-de-France (revenons à Picardie et au Nord pas de Calais please), passé par Magma et une flopée de projets exigeants qui constituent autant de preuves d’une curiosité intellectuelle et musicale hors norme, a construit quelque chose qui ressemble moins à un album qu’à une expérience physique.
Le dispositif est d’une simplicité presque provocatrice, deux pianos, un motif de treize notes joué en boucle, et le temps. Beaucoup de temps. Le genre de contrainte radicale qui sépare immédiatement les gens en deux camps, ceux qui décrochent au bout de deux minutes et ceux qui n’en reviennent pas pendant des jours (comme une allégorie des randonneurs passionnés et des marcheurs du dimanche).
Ce que Ternoy comprend mieux que la plupart, c’est que la répétition n’est pas l’absence de mouvement, c’est le mouvement lui-même rendu visible (sujet de philo qui s’ignore). Comme la marche, justement, poser un pied devant l’autre est le geste le plus banal du monde jusqu’au moment où on commence à le regarder vraiment, et alors c’est un prodige d’équilibre permanent. Ça commence par la marche fonctionne exactement comme ça. Les treize notes reviennent, reviennent encore, mais rien n’est jamais identique, les batteries émergent, les basses s’épaississent, les soufflants apparaissent progressivement comme des extensions naturelles du motif initial, jusqu’à ce que l’architecture entière prenne une dimension presque monumentale.
La référence à M.C. Escher qui flotte autour du disque n’est pas anodine, il y a dans cette musique quelque chose des perspectives impossibles du graveur hollandais, cette sensation de naviguer entre le micro et le macro sans jamais perdre le fil, de voir simultanément le détail et la totalité. L’oreille ne sait plus si elle écoute une cellule ou une cathédrale, et c’est précisément là que Ça commence par la marche devient fascinant.
Ternoy n’est pas en train de faire du minimalisme pour intellectuels en col roulé (quoiqu’ en cette fin mai aux allures d’été, le polo Lacoste est plus adéquat). Il fait de la musique organique, physique, qui agit sur le corps autant que sur l’esprit. La transe qu’il construit n’est pas spectaculaire, elle est intérieure, progressive, presque insidieuse. On réalise qu’on est dedans seulement quand il est trop tard pour en sortir.