8 juin 2026 / Sur son deuxième EP, Dévore avance comme ces groupes qui ont compris que l’identité se construit moins dans la fidélité à une esthétique que dans sa mise en mouvement permanente. Quelque part entre les collages organiques de Young Fathers (welcome dans Last Honest Party véritable capsule spatio temporel ouverte à tous), les dérives nocturnes de Tricky (Toast to the Void comme une promenade du kid sous le haut compagnonnage d’un DJ Shadow enfantin) et l’art du détail mélodique d’Erika de Casier, le duo façonne un terrain de jeu où les repères se brouillent sans jamais se dissoudre. Les guitares, longtemps au centre, s’effacent derrière un réseau de souffles et de textures transformées. Clarinettes, flûtes et saxophones deviennent des fantômes électroniques (Love Is A cathartique), des matières instables qui rappellent parfois les manipulations de Boards of Canada (qui semble connaître un retour fracassant) ou certaines expériences du post-rock le plus aventureux. Sous cette surface mouvante battent pourtant des structures d’une redoutable efficacité : des boucles obstinées qui évoquent autant Steve Reich (April 1996) que le hip-hop instrumental de DJ Krush (Over pli la game pour ceux qui souhaiteraient s’aventurer sur ce terrain ; Attention chef d’oeuvre), avec ce même goût pour l’hypnose discrète .
Ce qui frappe surtout, c’est la manière dont Dévore fait cohabiter la frontalité et la nuance. La voix scande, observe, interroge. Les textes traversent les faux-semblants contemporains, les identités performées, les colères qui s’épuisent avant d’avoir commencé. On pense parfois au regard désabusé de Baxter Dury ou aux chroniques sociales en clair-obscur de Breton (Vaudeville un titre comme hanté par sa recherche de la lumière), mais sans cynisme ni posture.
À l’heure où tant de productions indépendantes semblent prisonnières de leurs influences, Dévore choisit au contraire de les laisser dialoguer. De cette friction naît un disque dense, mobile, habité par une étrange sensation de flottement. Comme si le groupe avait trouvé sa voix précisément au moment où il cessait d’en chercher une seule. Déroutant et puissant. Claque de cet été naissant.