12 juin 2026 / À une époque où beaucoup de groupes indépendants semblent prisonniers du réalisme ou de l’introspection, BBCC choisit au contraire la fuite en avant. Le quintet strasbourgeois construit avec King Michael II and the Trial of the Axe un univers où le grotesque devient un outil d’analyse du réel, où les personnages semblent sortis d’un rêve fiévreux et où chaque chanson participe à une étrange comédie humaine (Celestial Body of Light, ou la parfaite symbiose entre les Monty Python et Señor Coconut qui se serait débarrassé de ses oripeaux cubanisants pour quelque chose de plus urbain).
Cette approche évoque immédiatement DEVO. Non pas parce que BBCC reproduirait les recettes du groupe américain, mais parce qu’il partage cette même fascination pour les figures déformées, les rôles sociaux poussés jusqu’à la caricature et les récits qui utilisent l’absurde pour révéler quelque chose de profondément humain (The Death of Slumberjack fascine par sa construction en paliers, comme l’affirmation d’une fragilité qui conduira au grandiose). Comme DEVO à son époque, BBCC transforme la satire en moteur créatif et préfère les masques aux confessions.
Musicalement, le parallèle s’arrête pourtant rapidement. Là où DEVO (Accessory to Murder) fonctionnait souvent par épure et par tension mécanique, BBCC développe une musique plus luxuriante, plus mouvante. Les morceaux s’appuient sur des boucles et des répétitions héritées du krautrock (The Axe, qui ouvre grand les portes de nos perceptions), mais ils ne cherchent jamais la rigidité. Tout semble constamment se déformer, prendre de nouvelles directions, accumuler des détails inattendus.
C’est là qu’apparaît un autre cousinage, celui de LCD Soundsystem. On retrouve cette capacité à faire durer une idée jusqu’à l’extase, à construire des morceaux qui avancent comme des machines émotionnelles. Chez LCD Soundsystem, la répétition produit souvent une forme de nostalgie euphorique ; chez BBCC, elle sert davantage à créer un sentiment d’étrangeté, comme si la musique cherchait à faire basculer l’auditeur dans une réalité parallèle. Cette manière de mêler sophistication conceptuelle et plaisir immédiat rapproche également le groupe du dernier disque de Hen Oggled, Discombobulated. Les deux albums semblent habités par la même envie de mettre en scène des personnages désaxés et des situations qui oscillent entre le tragique et le ridicule. Là où Hen Oggled travaille la confusion, la perte de repères et les identités mouvantes, BBCC choisit la fable et le théâtre (Mr Blacksmith, Campfire, Accessory to Murder). Mais au fond, les deux projets parlent d’un même monde : un monde où les certitudes vacillent et où les rôles traditionnels deviennent des costumes un peu trop grands pour ceux qui les portent.
Ce qui frappe surtout chez BBCC, c’est la manière dont cette ambition narrative ne prend jamais le pas sur la musique. Derrière les concepts, les personnages et les décors imaginaires, il reste un groupe qui sait écrire des morceaux accrocheurs. Les synthétiseurs apportent des couleurs vives, la batterie conserve une énergie physique permanente et les arrangements multiplient les surprises sans perdre le fil. On pense parfois aux explorations les plus aventureuses de Brian Eno (Castelman, ou l’ex Roxy Music sous acide), parfois à l’inventivité pop de Kate NV, mais BBCC finit surtout par affirmer une personnalité qui lui appartient (Sanguinis Karaokus, comme un Tindersticks dans un épisode de La Quatrième Dimension).
Avec King Michael II and the Trial of the Axe, le groupe poursuit une trajectoire rare : celle d’une formation qui gagne en ambition sans perdre son sens du plaisir. Un disque qui assume pleinement l’excès, le décalage et le spectacle, tout en conservant une énergie immédiate. Entre les héritages de DEVO, les montées hypnotiques de LCD Soundsystem (Knight Knight Part I et Knight Knight Part II) et les questionnements identitaires qui traversent Discombobulated, BBCC signe un album qui trouve sa place dans une lignée d’artistes pour lesquels l’étrangeté n’est jamais une posture, mais une manière de regarder le monde autrement.
Alors, comme le dit le dernier titre, The King Is Dead, Long Live the Undead Queen, j’ajouterais : la platitude est morte, longue vie à BBCC. Sacré Graal.