24 juin 2026 / À l’heure où tant de disques semblent vouloir tout dire, tout expliquer, tout commenter, In the Zone choisit une voie plus rare : celle de la suggestion. Alice Lewis y travaille le son comme une matière mouvante, modelant des espaces traversés de brouillards, de courants marins et d’éclats de lumière. Un album qui se découvre moins comme une collection de chansons que comme une succession d’états atmosphériques.
Dès Je sors de la nuit, Alice Lewis ouvre une brèche. Une lande recouverte de brume se dessine quelque part entre Bretagne mythologique et Atlantide intime. Des silhouettes de pythies ou de sirènes diaphanes apparaissent puis disparaissent dans les nappes électroniques. On croit entendre une invocation venue d’un autre âge, portée par un souffle qui refuse obstinément de choisir entre l’ombre et la lumière.
Cette sensation de déplacement permanent irrigue tout le disque. Quand j’allais dans les champs pourrait ainsi s’échapper d’une bande originale que Vladimir Cosma n’aurait jamais composée : un western pastoral transplanté dans une mystique carolingienne, où les fantômes reviendraient hanter les moissons. La mélodie sifflée agit comme un fil d’Ariane dans un paysage qui se dérobe sans cesse sous nos pieds.
Puis vient le morceau-titre. In the Zone est sans doute le cœur battant de l’album. Un titre qui nous écartèle délicatement dans toutes les directions. Sa douceur est presque perverse tant elle dissimule une force d’attraction irrésistible. On pense à un Paul Simon qui aurait enregistré Graceland au fond d’un fjord norvégien, entouré d’eau noire et de lumière blanche. Rarement une musique aura semblé à ce point suspendue.
L’eau, justement, traverse l’album comme une présence obsessionnelle. By the Sea regarde l’horizon avec l’air absent d’un Michel Houellebecq attendant la prochaine soucoupe volante à destination d’un Lanzarote martien. Derrière sa quiétude apparente, le morceau laisse affleurer une étrangeté sourde, un sentiment de décalage cosmique qui n’est jamais très loin.
Rideau de pluie pousse encore plus loin cette logique atmosphérique. Peu de musiciens savent aujourd’hui traduire un paysage en musique sans tomber dans l’illustration. Alice Lewis y parvient avec une économie de moyens remarquable. La pluie n’est pas représentée : elle devient la structure même du morceau. Au milieu de ces paysages flottants surgit Frustration, morceau plus ambigu qu’il n’y paraît. Quelque part entre Air et une électronique organique qui refuse le confort de la carte postale, le titre avance par rebonds successifs. Charmant, puis inquiétant. Accueillant, puis venimeux. Comme si un poison discret circulait dans ses harmonies.
Et puis il y a Soleil si lourd. L’écouter en cette fin juin où l’Europe ressemble parfois à un gratin de macaronis oublié dans un four à 220 degrés produit un effet paradoxalement rafraîchissant. Derrière son titre écrasant, le morceau ouvre des courants d’air inattendus. Tout y est mouvement, respiration, circulation.
Avec Waiting for Water, l’album semble enfin révéler son secret. Comme chez François and the Atlas Mountains, l’eau apparaît ici moins comme un élément que comme une idée : celle d’un cycle, d’une fragilité, d’une disparition annoncée. Dans ces paysages traversés de rivières invisibles affleure une conscience écologique jamais démonstrative. Comme un rappel discret de notre propre précarité si A Glitch in the Cordillera venait un jour à se confirmer. Reste Sunrise, conclusion lumineuse ou élégie terminale, selon l’humeur avec laquelle on l’aborde. Les textures électroniques y dialoguent avec des cordes numériques qui ressemblent aux derniers liens maintenant encore le monde à flot. L’espoir n’y est jamais triomphant ; il demeure fragile, vacillant, profondément humain.
Album de renaissance sans jamais verser dans le récit thérapeutique, In the Zone impressionne surtout par sa capacité à faire naître des images. Alice Lewis y compose comme d’autres peignent ou sculptent : par strates, par matières, par transparences. À rebours des algorithmes de l’époque, ce disque demande du temps, de l’attention, une forme d’abandon. La récompense est à la hauteur : quarante minutes passées dans un ailleurs dont on ressort légèrement déplacé, comme après un rêve dont subsistent encore quelques éclats au réveil.