15 juillet 2026 / Il faut d’abord accepter une forme d’inquiétude. Celle qui s’installe avant même que les chansons n’aient trouvé leur pleine respiration. Comme la pochette, le disque semble nous observer autant que nous l’écoutons. Quelque chose résiste, met à distance, oblige à franchir un premier seuil avant de dévoiler sa véritable nature. Fields of Glory en est la parfaite illustration : un morceau qui pourrait surgir des heures les plus austères de Cat Power, sans jamais chercher à les imiter. Une étape presque initiatique avant d’entrer pleinement dans cet univers.
Les premières écoutes convoquent forcément quelques présences familières. On pense à PJ Harvey période Dry, mais sans que Février ne cherche un seul instant à se réfugier dans son ombre. Plus encore, le groupe semble partager un même couloir que Shannon Wright : cette manière de faire naître la tension sans jamais avoir besoin de hausser la voix, de laisser les chansons respirer tout en maintenant une inquiétude permanente.
Cette tension, Émilie Pelletier la porte avec une autorité singulière. Rien d’incantatoire dans son chant, et pourtant quelque chose évoque la parole d’une pythie. Les mots n’annoncent pas l’avenir, ils ouvrent des failles. Ils attirent autant qu’ils déstabilisent (Cinematic).
L’absence de basse participe pleinement à cet équilibre instable. Les claviers de Matt Cotton occupent un espace indispensable, avec une intelligence rare. Ils ne cherchent jamais à combler un manque ; ils déplacent simplement le centre de gravité des chansons. Quant aux guitares grises de Don Lurie, elles avancent comme un ciel d’orage qui hésiterait sans cesse entre la menace et l’éclaircie.
Les titres eux-mêmes dessinent une géographie des sentiments : Love, Hate, Wish. Trois mots qui ressemblent moins à un programme qu’à des directions possibles. Le disque circule entre ces pôles sans jamais choisir définitivement son camp, préférant laisser cohabiter les contradictions. Au milieu de cette traversée surgit That Broken Heart of Mine. Une chanson qui pourrait prétendre à une place parmi les plus belles compositions à tension lumineuse entendues ces derniers mois. La lumière n’y efface jamais les ombres, elle apprend simplement à vivre avec elles.
Il y a aussi ce nom, Février. Impossible de ne pas y projeter ses propres souvenirs. Pour certains, ce sera un mois comme un autre. Pour d’autres, il portera le visage d’une absence, d’une naissance ou d’un bouleversement intime. C’est peut-être là que réside la force de ce disque, il laisse suffisamment d’espace pour que chacun puisse y déposer une part de son histoire sans jamais chercher à l’imposer.
Au fond, cet album ressemble à une main tendue sous le déluge. Une main couverte d’épines, certes, mais qu’il devient presque vital de saisir. Parce que ces blessures-là régénèrent davantage qu’elles ne font souffrir. Elles rappellent pourquoi l’on revient toujours vers certains disques : non pour y trouver du réconfort, mais pour s’y sentir plus vivant.
Nous tenons sans doute l’un des grands disques de cette première partie d’année. Un disque d’amour sous le déluge. Passionnant. Addictif. De ceux qui ne s’écoutent pas seulement : ils s’habitent.
Francky goes to Pointe-à-Pitre
Various Artists