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Les lecteurs du webzine connaissent bien Rome Buyce Night. Le groupe a déjà marqué de son empreinte deux de nos compilations, les volumes 20 et 26. Plus de vingt-cinq ans après sa formation, cette fidélité n’a rien d’un hasard. Rares sont les formations françaises qui auront traversé les décennies avec une telle constance, en continuant d’explorer les marges du post-rock sans jamais céder aux sirènes de la répétition.

Lézardes en est une nouvelle démonstration. Trois morceaux seulement, enregistrés d’un seul souffle, dans les profondeurs d’un studio installé sous un ancien parking. Le décor pourrait sembler anecdotique. Il ne l’est pas. Cette musique semble effectivement avoir été façonnée loin de la lumière, là où le béton travaille lentement, où les murs se fissurent sans bruit et où chaque résonance prend une ampleur particulière.

On a souvent rapproché Rome Buyce Night de Mogwai, et la comparaison conserve une part de vérité. Pourtant, là où les Écossais aiment provoquer la déflagration, les Français préfèrent contaminer l’auditeur avec une infinie patience. On les imaginerait volontiers débouler du réfrigérateur après minuit, comme dans un film de Joe Dante. Mais leur métamorphose ne relève jamais du grotesque. Elle agit comme un venin discrètement déposé sur des arpèges lumineux, une lente propagation où la douceur prépare constamment la morsure. Chez Rome Buyce Night, le yin et le yang ne s’opposent jamais, ils cohabitent dans une même respiration.

L’improvisation occupe ici une place essentielle. Rien ne paraît figé, rien ne semble répondre à un plan préétabli. Les idées émergent, se croisent, bifurquent, avant de trouver leur équilibre dans un mouvement collectif d’une remarquable fluidité. On pense parfois davantage à Godspeed You ! Black Emperor qu’à Mogwai, notamment dans cette manière de laisser un bourdon presque immobile servir de socle à une architecture instrumentale qui se construit sous nos yeux. L’escalier qui descend est le même que celui qui descend, avec son titre aussi absurde que fascinant, illustre parfaitement cette logique : la musique avance moins par démonstration que par lente sédimentation.

Il y a dans ces longues compositions un souffle presque épique. Un péplum débarrassé de tout spectaculaire, où les paysages remplaceraient les héros et où les silences pèseraient autant que les montées en puissance. Rome Buyce Night ne cherche jamais à impressionner ; le groupe préfère installer une tension souterraine qui finit par nous gagner presque malgré nous. Le post-rock possède ici toute sa grammaire, mais surtout toute sa raison d’être. À l’heure où les plateformes débordent de musiques calibrées pour une consommation instantanée, retrouver un disque de cette trempe revient à s’asseoir devant une grande table après des semaines de restauration industrielle. On redécouvre le goût du temps long, celui qui demande de la patience mais récompense l’écoute attentive.

Et puis il y a Lézardes. Rarement un titre aura aussi bien résumé une œuvre. Rien n’est ici de l’ordre du bulldozer. Rome Buyce Night préfère déplacer les fondations avec une précision presque invisible. Les morceaux travaillent les certitudes comme le temps travaille les murs, faisant apparaître peu à peu des fissures qui ne sont pas des blessures, mais des lignes de vie.

Lorsque le vacarme du monde finira par retomber, lorsque l’humanité lèvera enfin les yeux vers le ciel avec quelques excuses à présenter pour les ruines qu’elle aura laissées derrière elle, il ne serait pas étonnant que Lézardes continue de résonner. Parce que cette musique ne raconte pas la catastrophe. Elle suggère déjà ce qui pourrait lui survivre.