7 septembre 2026 / Pas certain d’être la bonne personne pour évoquer le nouvel album des Texans de Shearwater, d’autant plus que la blogosphère hexagonale a accueilli The New World avec un enthousiasme à la hauteur de l’indigestion qui fut mienne lorsque je posai le disque sur ma platine imaginaire. Ne nous méprenons pas : l’ensemble est d’une musicalité exceptionnelle, digne de Talk Talk, d’Arthur Russell, de David Byrne ou du Tim Buckley période Happy Sad – ce point-là est indiscutable. Par ailleurs, si sophistication il y a, elle réside non pas dans une posture arty dont on pourrait affubler Jonathan Meiburg et ses acolytes, mais bien dans la complexité des arrangements – infusés de jazz, d’ambient et de folk –, la grande variété des textures sonores – ciselées mais organiques, enrichies de field recording – et un instrumentarium aussi foisonnant qu’hétéroclite, où cohabitent cordes et cuivres, piano, percussions africaines (calebasse, tama, yabara) ou synthétiseurs vintage. Cerise sur le gâteau, l’atmosphérique You and Your Dog, sans doute le morceau le plus épuré, accueille cette chère Laurie Anderson, déclamant l’éloignement affectif, la trop lente prise de conscience, les regrets tardifs. Jusqu’ici, rien d’indigne. Alors pourquoi tant de précautions oratoires ? Premier écueil, le chant maniéré – vibrant, habité, théâtral – de Jonathan Meiburg : c’est comme avec Mark Hollis, Chris Isaak ou Morrissey, ça passe ou ça casse. Deuxième difficulté, le mood jazzy de certaines compositions, qui paradoxalement les affadit quand bien même elles se veulent aventureuses. Troisième pierre d’achoppement : de prime abord amical, puisque rien ne froisse l’oreille, The New World nécessite un investissement intellectuel tout autant qu’émotionnel, sous peine de paraître cérébral, distant, voire abscons. Vous voilà prévenus. S’ouvrant sur un lent crescendo pastoral et foisonnant rappelant le Happy Sad cité quelques lignes plus haut (Even Song), le disque s’éloigne du format traditionnel des chansons pop pour mieux en capter l’essence, la sève, la substantifique moelle. Ainsi l’éthérée More and More et sa jam finale très Doors ; ainsi la nerveuse Daydream Unbeliever, belle intensité post-punk ; ainsi l’orchestrale The Only Sound I’m Afraid Of, rappelant Arcade Fire et Led Zeppelin. Références pas très fines, vous en conviendrez, mais avant de m’étriper sur la place publique, attendez d’entendre A Mink in the Dusk, jumeau maléfique de l’affreuse Somebody That I Used to Know de Gotye. L’on planera certes à l’écoute de la longue complainte The High Ranges, l’on s’entichera du refrain entêtant de l’efficace Slugs in the Marigolds ou on se laissera apprivoiser par la subtile Anamnesia, ornée de drones et de murmures… au prix d’un irrémédiable épuisement mental. L’esprit SAIT que The New World est une œuvre ingénieuse, ample et ambitieuse, mais ça manque de tripes : impossible de ne pas visualiser une bande de types en blouse blanche dans un laboratoire – du rock de scientifiques, conçu par des scientifiques, pour d’autres scientifiques, fascinant sur le papier mais totalement asphyxié par son propre intellectualisme. Les étudiants en musicologie apprécieront, les autres, soit le commun des mortels, bonne chance.
Fragments
Rose Tiger