24 septembre 2026 / Cela commence mal. Dès Belou, j’ai peur de me retrouver face à un groupe cousin des polyphonies corses, et j’envisage déjà de plastiquer mon ordinateur avant d’appeler la police pour un placement psychiatrique. Mais que nenni. Très vite, Brama nous propulse sur une autoroute krautrockienne, au volant d’un tuk-tuk lancé à pleine vitesse, et l’inquiétude laisse place à une envie irrépressible de danser. Le groupe vient de m’avoir.
Avec La Raive, Brama imagine un folklore qui n’appartient à personne et semble pourtant venir de partout. L’occitan donne une première piste, mais la langue elle-même est chahutée, malaxée, comme si elle devait se frayer un chemin dans un grand creuset où les traditions, les époques et les influences auraient été joyeusement mélangées. On pense parfois aux chansons créoles ou caribéennes de Delgres, mais celles-ci auraient traversé une fête de village sous acide avant de s’égarer dans un club krautrock. C’est sautillant, dansant, planant en toile de fond, avec une pulsation qui vous fait bouger le corps pendant que l’esprit commence à perdre ses repères.
La vielle à roue, loin de se contenter d’incarner une quelconque tradition, devient ici un instrument de transe, un orgue liturgique ou une machine à produire des paysages. Les guitares, la basse et la batterie lui répondent dans une forme de tension permanente, sans jamais enfermer la musique dans une formule prévisible. Sur Ad Astra, nous ne sommes pas chez James Gray, mais nous planons tout de même pas mal, la tête embrumée à force de tourner sur nous-mêmes sous l’effet de cette musique hypnotique et déboussolante. Luminar pousse encore plus loin cette sensation : une pièce magistrale, quintessence du cool, qui s’installe avec une évidence presque insolente dans un disque déjà particulièrement riche.
Et puis il y a Belou de Nuech, titre hautement addictif, comme si les Doors consommaient des amphétamines avant de se mettre à une musique métronomique dans une vallée lumineuse et végétale. Une vision impossible, évidemment, mais qui résume assez bien le trouble de Brama, une musique qui semble puiser dans des racines anciennes tout en refusant de s’y tenir. L’En Delai pourrait accompagner le générique d’une série télévisée de la BBC des grandes années, mais dans un territoire aux frontières grandes ouvertes, où le passé et le présent se croisent sans avoir pris rendez-vous.
Avec Du Lum, les époques se télescopent franchement. On retrouve quelque chose de la démarche de Björk lorsqu’elle installe ses machines au centre d’un volcan islandais : une musique organique et électronique, hypnotique, solaire, déroutante, presque irrévérencieuse, mais fichtrement cohérente. Brama ne cherche pas à reproduire un folklore, encore moins à le présenter sous vitrine. Le groupe le rêve, le déforme, le fait danser jusqu’à ce qu’il devienne autre chose. Une matière vivante, traversée de rythmes, de saturation et de poésie incantatoire.
La Raive est ainsi un disque qui refuse de choisir entre la fête populaire et l’expérimentation, entre la transe et la chanson, entre la mémoire et l’imagination. Brama ouvre les portes, mélange les ingrédients et nous invite à goûter sans nous révéler la recette. On ressort de cette traversée un peu désorienté, certainement, mais avec une furieuse envie de remettre le disque. Le tuk-tuk est toujours sur l’autoroute, le paysage défile, et personne ne semble vraiment savoir où nous allons. C’est probablement ce qui rend le voyage aussi réjouissant.