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Pendant leurs dernières vacances scolaires, Bouaziz et Pires se sont encore enfermés dans la cuve à mazout de tonton Raymond, là-bas, au fond du jardin.

Ils n’ont pas vu passer le temps, et en guise de troisième album, ils proposent le quatrième, sympathique blague sans doute empruntée à Brice de Nice.

À l’aide de la lampe d’un téléphone Nokia millésime 1999 (célèbre album de Prince Roger Nelson sorti en 1982, vous suivez ?), et d’un magnétophone quatre pistes à bandes Fostex, les deux Dupondt de la chanson françoise ont repris leur macramé à coups de harpons rouillés et de bouts de cordages récupérés sur les quais du bassin à flow de Bordeaux, non loin de la base sous-marine construite par les nazis peu avant le passage gratuit chez le coiffeur (plus meurtre si affinités) de quelques bordelaises trop aimantes.

Résultat : du guttural octavé et gainé de sarcasme, du name-dropping en drache (Goldman, Guillaume Depardieu, Nino Ferrer, Georges Marchais…), de la boucle façon The Ah Club pour garnir un wrap généreux avec dix mille mots de maux. Et surtout, encore et toujours, pour Bruit Noir, une lutte douce contre le désespoir, masse épaisse et sombre invariablement rayée d’étoiles.

Cet album IV / III est un grand album, bien trop grand pour les petits écrans du jour, et même ceux de la nuit. Surtout, de la nuit. L’amertume du silence médiatique opposé à Mendelson trace encore ses axes d’une chanson à l’autre en début d’album, mais Bruit Noir parvient à se réinventer une troisième fois, ce qui n’est pas loin de constituer un exploit en ces temps de recyclage poussif élevé au rang de norme cool.

Oui, le cinéma intérieur de Pascal Bouaziz embrasse à pleine langue le présent visqueux, puis balance un haka sans règles aux visages stupéfaits de ses adversaires au look étudié en agence de com’. Peuvent-ils le voir ? L’entendre ? Rien n’est moins sûr. Mais Bruit Noir n’en est plus là. Il fonce les yeux grands ouverts dans notre nuit sans bords.

Dans cet album troisième qui s’avance en 4 X 4, il y a par endroits des échos monstres à l’intention glacée du regretté Fuzati (Calme ta joie), quand le funk mou de Jean-Michel Pires (machines en main, largement aussi marrant qu’Aphex Twin ou Stock, Hausen and Walkman) se glisse sous les mots tendus. Une colère joyeuse en somme, marque de fabrique du duo.

Pascal s’autorise un léger changement de hauteur pour donner sa voix (et régler son compte) à Béatrice, Chartraine en colère et parangon du troll en réseau. Insulte rivée à la lèvre, dégobillant son collier d’éructations plus indigeste qu’un mentschikoff, la mue sert un vomi banal, celui que reçoit aujourd’hui celui ou celle qui glisse un orteil dans le marigot numérique. Pour sortir de piste après cette lettre de haine et de misère beauceronne (ah… qui n’a pas arpenté la N154 entre Chartres et Orléans ne sait rien du néant), Bouaziz ose le classique lâchage d’adresse. Mais on se souvient que la commune citée est aussi celle où l’auteur rendait visite à un parent mourant dans La province, monument du premier opus de Bruit Noir délivré en 2015 (hein ? Déjà ?).

Ce IV / III est finalement honteusement délicieux, crade et lumineux, désagréable et séduisant. Un peu comme « Youporn avec des chips » : un poil gênant, mais on y revient.

Un soir, à Lucé près de Chartres (et ouais, encore), j’ai vu Daniel Darc inviter sur scène des enfants à la fin de son concert. Je me souviens parfaitement de l’expression de terreur de ces deux gamins au moment où Daniel expliquait à la foule de cinquante personnes restées jusqu’au bout du show combien ces deux petits êtres fragiles le touchaient auplusprofonddesoncoeur. Nettement plus délicat, un peu moins bourré aussi, Pascal Bouaziz sort de scène en invitant ses enfants. Et c’est pour un moment d’excuses au thème rebattu (désolé mes poussins de vous avoir déposé sur cette terre fracassée), mais avec toujours au fond de la voix cette sincérité qui capte et retourne le cœur bien plus que le cerveau. « Certains enfants sont des cadeaux pot de départ, d’autres, des cadeaux de bienvenue, en souvenir de ce qu’un jour, on s’est aimés. »

On repense alors à L’Algérie, Romy, et autres chefs-d’œuvre du campinois. Et on se dit que Wikipédia pourrait se remuer un peu le fion pour enfin placer Pascal Bouaziz aux côtés de Tonton David et Surya Bonaly parmi les illustres personnalités liées à la commune de Champigny-sur-Marne.