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Cette année 2013 aura été très riche pour la Musique de par chez nous, pour la Musique d’en France. Pour ne citer qu’eux, le sublimissime et sombrissime triple album de Mendelson, le très solaire "Un Courage Inutile" d’Orso Jesenska (dont je ne peux que vous conseiller l’écoute), le rupestre et trés beau dernier album de Verone, "La Percée" et ce nouvel album de La Maison Tellier, originaire de Rouen... C’est très gentiment que Raoul Tellier a accepté de revenir sur chacun des titres qui composent "Beauté Pour Tous", le quatrième et magnifique opus de La Maison Tellier.

« Sur un Volcan » :

J’aime beaucoup cette chanson. Pour plein de raisons, mais notamment parce qu’on a expérimenté une nouvelle approche de notre musique sur ce titre. D’ailleurs c’est le cas pour une bonne partie des chansons de l’album. Mais je trouve qu’on a particulièrement réussi avec « Sur un Volcan ». On voulait un rendu plus contemporain, différent des trois premiers albums. Quelque chose de plus direct, de plus simple, tant au niveau du texte que de la musique. Au départ, Helmut est arrivé avec ces deux accords, un texte répétitif, « Dansez, dansez, le tigre a faim... », et il nous a dit « J’aimerais bien en faire un blues du désert... » Ok, alors on a pensé Tinariwen, rock touareg, motifs de guitares entêtants. En imaginant qu’on irait aussi faire un tour au Mali, avec quelques machines et des percussions. Voilà, du coup, ce n’est pas un vrai blues touareg, mais plutôt une tentative, un fantasme de blues touareg. Ce qui est marrant, c’est que si pour nous la direction musicale est claire, le ressenti de plein de gens est différent, on nous parle de 16 Horsepower, de Louisiane, de tarentelle country, … Comme quoi, chassez le naturel...

« Un Bon Français » :

Notre première vraie chanson « engagée », si on peut dire. On n’a jamais été très à l’aise avec cet exercice, même en tant qu’auditeur. Bon, d’une part, hein, chacun ses goûts, et d’autre part, il n’y a que les imbéciles qui ne changent jamais d’avis, héhé... Bref, l’idée, c’était d’essayer de se mettre dans la peau d’un salaud ordinaire, quelqu’un qui balance sa haine anonymement, sans se préoccuper des conséquences. Le thème du corbeau nous trottait dans la tête depuis un moment, l’histoire de « l’oeil du tigre », pendant l’occupation, tous ces gens qui dénonçaient leurs voisins tranquillement, comme si de rien n’était, les envoyant à une mort certaine en signant leurs lettres « Un Bon Français ». On n’avait pas vraiment calculé que ça collerait si bien à l’ambiance de ces derniers mois... Et puis internet est le nouveau terrain de jeu des corbeaux, je trouve. C’est devenu super facile de juger tout le monde derrière son écran, bien à l’abri. Il n’y a qu’à lire les commentaires sur les sites d’infos, c’est affligeant. Au final, c’est sans doute la chanson la plus simpliste de l’album. Le texte ne prête pas à confusion (enfin sauf si on envie de polémiquer pour le plaisir, c’est la mode aussi, en ce moment). C’est également une première, jusqu’à présent, on se cachait souvent derrière des double sens, de fausses blagues, des images un peu ésotériques ou des fictions, plutôt que d’aller droit au but et d’exprimer certains de nos sentiments ou certaines de nos idées.

« La Fortune, l’Honneur, les Femmes (Loup Blanc) » :

C’est notre chanson la plus récente. Là aussi, on a tenté une nouvelle approche, dans le traitement des cuivres et des guitares, notamment. Les instructions, c’était « épique » et « Alt-J ». Helmut voulait entendre les légions qui marchent sur des contrées lointaines, des trompettes conquérantes, des percussions guerrières, des guitares cinglantes. Au final, je sais pas trop ce que ça a donné, certainement pas ce à quoi on avait pensé au départ, comme souvent. Mais le résultat fonctionne bien, en tout cas à mes oreilles.

« Prison d’Eden » :

Pour celle là, on s’est basé sur notre arrangement de « Say Aha », de Santigold. On n’avait jamais écrit de chanson avec ce type de rythmique, c’était l’occasion... On s’est auto-plagié, en quelque sorte ! On voulait quelque chose de très folk, de très simple dans l’orchestration, nos voix et juste nos instruments, en acoustique. Une vraie chanson de coin du feu ! Mon point de départ ici, pour la musique, c’est le folk anglais, l’Amérique vue de l’autre côté de l’Atlantique, comme dans les premiers albums de John Renbourn ou Bert Jansch, par exemple. Du country blues européen, en somme, avec une vraie identité britannique. Pour le texte, l’idée de base c’était de décrire une ambiance luxuriante, une jungle touffue, avec un palais mystérieux perdu au milieu. Un texte très... vert, ou indigo ! Bon, ça a pas mal changé ensuite !

« L’Exposition Universelle » :

Une vieille chanson, qu’on n’avait pas écrite pour La Maison Tellier, à l’origine. Et puis, elle n’a jamais été utilisée, alors on l’a récupérée... Ici, on voulait s’effacer derrière le texte, avec une orchestration très épurée. La musique rythme les pas du promeneur. C’est peut être la chanson la plus visuelle qu’on n’ait jamais écrite, en tout cas, on a essayé d’en faire une chanson très visuelle. C’est la première fois qu’on enregistrait avec des cordes, on cherchait à retrouver l’ambiance cotonneuse de certaines chansons de Nick Drake, le folk anglais, encore...

« La Maison de Nos Pères » :

Une des premières sur lesquelles on a commencé à bosser, il y a environ deux ans. Une des plus ambitieuses aussi, sans doute. On voulait enfin une vraie chanson longue, à tiroirs. J’avais trouvé le petit riff qu’on entend en introduction juste avant un concert, dans les loges, pendant la tournée « Art de la Fugue ». Et puis on a monté le morceau progressivement, à partir de ce riff, comme un grand puzzle. C’est une espèce de voyage halluciné dans un Maghreb imaginaire. On s’est un peu inspiré de la démarche du Led Zeppelin du début des années 70, sur des titres comme « Friends », « Four Sticks », ... Au début, on avait prévu une troisième partie (après le long solo final), on voulait entendre des chants berbères, ou soufis, des villageois en haut d’une montagne, a cappella, comme une espèce de retour aux sources, après s’être purifié en brûlant « la maison de nos pères »... Pas une imitation, pas nous essayant de chanter comme ça, mais des vrais chanteurs traditionnels, chez eux, vraiment en haut d’une montagne, ou sur la place de leur village. Bon, ça n’a pas dépassé le stade de l’envie, on a cherché un peu comment procéder, et ça n’a jamais abouti. Là dessus, Helmut a écrit un texte que j’aime particulièrement, il y a plusieurs niveaux de lecture. Je suis très content de cette chanson, je trouve qu’on a bien réussi à l’amener là où on voulait qu’elle soit.

« L.O.V.E.B.O.A.T. » :

Helmut avait un scénario pour celle là, mais il a dévié au fur et à mesure. Il voulait écrire une chanson marine (à défaut d’une chanson de marins), avec un bateau abandonné, un journal de bord racontant l’histoire du capitaine disparu, une sirène mystérieuse... Et puis le journal de bord s’est plus ou moins volatilisé, la sirène est devenue « UN » sirène, s’il est possible que ça ait été inventé. (Oui, parce qu’une sirène avec une barbe, ça nous parlait moins que « un » sirène). Je ne sais pas si l’histoire est finalement si lisible que ça, mais bon, on trouvait marrant de prendre le contre pied de toutes ces histoires où le marin est séduit par une créature de la mer, et disparaît avec elle.

« A Rebours » :

Celle là, elle revient de loin. Elle date de la première série de démos pour « Beauté Pour Tous ». On voulait quelque chose de très simple, très folk, à l’ancienne. Nous 5 autour d’un micro en gros. Il y une petite série de démos comme ça, qui n’ont pas forcément abouti. C’était notre période « Mumford and Sons/Beirut/Bon Iver ». « A Rebours » est la seule rescapée de cette période sur l’album. Helmut n’étant pas satisfait de son premier texte, on l’avait laissée de côté. On continuait malgré ça à la jouer sur scène, elle fonctionne bien dans ce contexte. On a quand même enregistré tout l’instrumental, Helmut ayant prévu d’écrire un autre texte. Et puis de nouveau, on l’a laissée de côté, on voulait 10 titres sur l’album, pas un de plus. Au dernier moment, on a changé d’avis, et Helmut a dû écrire des paroles et enregistrer la voix juste avant le mix final. Du coup, c’est le texte le plus récent du disque.

« Les Beaux Quartiers » :

On est parti d’une vieille ébauche de chanson qui traînaient dans mes archives, un arpège très « folk anglais » (encore une fois). Je me souviens très bien du moment où on a commencé à bosser dessus, Helmut avait ramené un recueil de poésie et déclamait des alexandrins en français sur ma musique, ça collait super bien. Des bribes de texte sont arrivés très vite. C’était nouveau, et très stimulant, notamment parce que je pensais que le français ne fonctionnerait jamais sur ce type de musique. Ça doit être la première chanson qu’on ait vraiment écrite à deux, en direct. Il y en a quelques autres sur l’album, ainsi que quelques chansons inédites. On n’avait jamais procédé comme ça avant : la plupart du temps, Helmut et moi écrivions chacun dans notre coin, puis on se montrait périodiquement les nouveautés, qu’on bossait alors tous ensemble, à cinq. Les paroles ont changé plein de fois, mais l’idée d’un texte un peu déclamé est restée. C’est peut être le texte le plus « classique Maison Tellier » de l’album : une histoire, un peu cinématographique, avec un début, une fin. Je suis plutôt content du résultat. Là encore, pour l’enregistrement, j’avais en tête le Led Zeppelin un peu oriental de « Four Sticks », avec de la 12 cordes électrique, une batterie tribale.

« Petit Lapin » :

On peut lire ce texte de manière très psychanalytique, mais en creux, comme un constat d’échec : « le passé c’est le passé, n’en parlons plus, il n’y a rien à en tirer ». On a cherché à retranscrire l’urgence du texte et son côté oppressant, anxiogène dans la musique. Donc, guitares très saturées, discordantes, trompette presque électrique, très froide, batterie très shuffle, … On n’avait pas forcément l’habitude de s’orienter vers ce genre d’ambiance, mais l’état d’esprit pour « Beauté pour Tous », c’était « pas d’auto censure, on tente d’abord, on verra bien ensuite ». C’est la chanson la plus rock du disque, enfin je crois. Avec aussi des bouts de free jazz dedans. Une tentative de faire se rencontrer Charles Mingus et Queens of the Stone Age. Au final, ça me fait penser à Pink Floyd, bizarrement, héhéhé...

« Mauvais Coton » :

Celle là aussi on l’a plutôt écrite à deux, juste après « Les Beaux Quartiers », à partir d’une idée d’Helmut cette fois. Beaucoup d’éléments de cette première version sont encore dans la version définitive, mais on a aussi rajouté pas mal de choses, comme cette longue outro, qui fait de « Mauvais Coton » notre « Hey Jude », en quelque sorte. On a invité trois copains (The Buns et Clint is Gone) pour chanter les choeurs. Ils chantent sur plusieurs autres titres de l’album d’ailleurs, on ne voulait pas avoir seulement nos voix dans les choeurs, on cherchait des timbres différents, ainsi qu’un peu plus d’ampleur. Et puis Helmut voulait aussi un vrai solo de guitare à l’ancienne pour finir le titre, un truc à la « Fat Old Sun » du Floyd. Alors, j’ai pensé très fort au Neil Young de « Cortez the Killer » ou de « Words », mais je crois bien que le résultat sonne vaguement comme Slash finalement, aha !... J’aime bien le texte, il y a des images très belles, « les enfants nus sur le rivage, semblent nous dire qu’ils ont compris », « les trains de sourires qui déraillent », … c’est très direct tout en n’étant pas vide de sens, gratuit ou trop facile. Enfin bon, ça me parle. Helmut avait plusieurs textes inspirés des contes traditionnels. « Mauvais Coton » en faisait partie, il y a longtemps. Je crois même qu’il a un peu joué avec l’idée d’un album concept autour des contes, ou sans aller jusqu’au concept, l’idée que toutes les chansons de l’album puissent être reliées à un ou plusieurs conte. Pour « Mauvais Coton », le point de départ est le fameux fuseau à tisser de la Belle au Bois Dormant, qu’on retrouve aussi dans Blanche Neige, je crois. Et puis on l’a emmené ailleurs, c’est devenu une chanson d’amour plutôt optimiste, avec quelques images empruntées aux contes, donc, mais pas plus... On a finalement abandonné l’idée des contes, sauf pour une chanson, qui ne figure pas au tracklisting, mais qu’on joue toujours sur scène. Elle s’appelle « Barbe Bleue », et s’inspire de l’histoire du même nom.

Pour prolonger la découverte de "Beauté Pour Tous", une lecture de ma chronique de l’album s’impose...



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